Le monastère des Carmes pendant la Révolution
L'église des Carmes est connue de
nous tous comme ayant été le lieu de détention, de souffrance
et de martyr de cent vingt prêtres et cinq laïcs rassemblés
dans cet endroit au mois d'Août 1792.
Cette église faisait partie d'un ensemble plus important, la
maison des Carmes, dont les moines durent assister, impuissants, des
fenêtres de leur cellule au massacre de leurs frères prêtres
ou religieux.
Pendant six mois, de Septembre 1792 à mars 1793, les six derniers
Carmes du monastère purent encore y vivre relativement tranquilles
jusqu'à ce qu'ils en soient définitivement chassés,
ce qu'ils devinrent, l'histoire ne le dit pas, mais on devine aisément
dans quelle ambiance d'horreur et de tristesse ils durent passer ces quelques
mois.
En mars 1793 l'Administration des biens nationaux loua cet ensemble
de bâtiments et de jardins pour 3, 6 ou 9 années moyennant 4.280
francs par an au citoyen Francastel, jardinier de son état. Celui-ci
en sous-loua la plus grande partie à un entrepreneur de bal champêtre
qui n'était pas sans ignorer le drame de Septembre 1792 car c'était
tout simplement le traiteur Langlois chargé d'apporter leurs repas
aux prêtres emprisonnés. Il transporta aux Carmes tout
"son ameublement de marchand de vin ainsi que celui de sa famille et de son
ménage", il installa cent cinquante tables, une infinité de
bancs, des chaises et organisa jusqu'au mois de Décembre un grand
nombre de bals publics à l'enseigne du " bal des tilleuls".
Il se réjouissait déjà du succès de son
opération quand de nouveau l'Administration réquisitionna la
maison des Carmes pour en faire un centre de détention pour les futures
victimes de la Terreur. Les quatre vieilles geôles de Paris, la Conciergerie,
la Force, l'abbaye et le Châtelet étaient saturées et
il fallait transformer en maison d'arrêt tous les lieux importants
de Paris.
Les premiers qui inaugurèrent cette prison arrivèrent
au nombre de cinquante sept de l'abbaye St Germain, parmi eux se trouvaient
quelques nobles, deux prêtres, des négociants, des peintres,
un architecte, plusieurs domestiques, un cuisinier, un maître d'hôtel.
Au mois de Janvier 1794 on comptait plus de trois cents prisonniers. Voici
selon certains témoins comment se présentait cette prison,
" certains cachots sont si humides que, en se réveillant chaque matin,
les détenus doivent tordre leurs habits", ils sont dévorés
par mille insectes de toute espèce, les fenêtres sont bouchées
aux trois quarts par des abat-jour de planches, corridors et cellules sont
infectées par le méphitisme des latrines.
Sur le livre d'écrou conservé aux archives de la police
nationale figurent les noms des 707 prisonniers qui passèrent par
la maison des Carmes. Certains rares dossiers contiennent des ordres d'arrestation
motivés comme celui-ci: Attendu que le citoyen Caumont est ex-noble,
qu'il est beau-frère de La Roche Jacquelin (sic) chef des brigands
de la Vendée et que si nous n'avons trouvé chez lui rien de
contraire à la révolution nous n'avons rien trouvé en
sa faveur qui puisse prouver son patriotisme, n'ayant monté qu'une
fois la garde et ayant passé le dix Août chez sa maîtresse
le Comité le regardant comme suspect arrête qu'il sera envoyé
dans une maison d'arrêt afin d'y être postérieurement
guillotiné; ou comme cet autre: Le concierge de la maison dite des
Carmes recevra pour demeurer provisoirement en état d'arrestation
Vernon, cy-devant valet de chambre de Louis le raccourci.
Dans cette prison étaient rassemblées dans des lieux distincts
des hommes et des femmes et même des enfants. Parmi les plus
célèbres on y trouve la comtesse Joséphine de Beauharnais
qui va retrouver son mari, le général, arrêté
six semaines avant elle et qui devait le 4 thermidor ( 22 Juillet) être
guillotiné comme ex général.
Plus ou moins régulièrement une charrette venait emmener
des détenus à la Guillotine. Les listes étaient établies
par des "moutons" mélangés aux détenus et les motifs
n'étaient pas signifiés aux intéressés, la mention
de leur" ex activité " ou de leurs anciennes relations étaient
souvent le seul prétexte pour les envoyer à l'échafaud.
A partir du 9 thermidor le régime de la prison changea du tout
au tout, tout d'abord il n'y eut plus de charrette puis elle se vida rapidement.
Le 8 Décembre 1794 la maison des Carmes fut évacuée,
on ferma les portes du couvent. Dans l'été 1795 la commission
des musées nationaux convertissait la maisons des ci-devant Carmes
en un magasin d'approvisionnement qui fonctionna jusqu'en Août 1797,
époque à laquelle il fut racheté par la citoyenne Soyecourt
ex Melle de Soyecourt, sœur Camille de l'enfant Jésus, qui après
avoir pris possession de son nouveau domaine vivait seule, recueillie dans
la cellule que, durant sa captivité, avait occupée son père
et d'où il était parti pour l'échafaud en même
temps que le général de Beauharnais.
A partir de cette date la Mère Camille de Soyecourt fit tout
pour que la vie aux Carmes reprenne aussi normalement que possible, le 24
août une messe y fut célébrée clandestinement
dans la chapelle remis en ordre en quelque jours grâce au zèle
des anciens paroissiens.
Des carmélites errant dans la clandestinité se regroupèrent
petit à petit aux Carmes.
La vie religieuse reprit petit à petit malgré quelques
alertes, en Janvier 1778 les mouchards signalèrent au Directoire "
on a fêté les rois à l'église des Carmes!".L'église
des Carmes est à nouveau fermée et l'on appose les scellés
sur ses portes.
Grâce à une nouvelle intervention de la Mère de
Soyecourt la vie religieuse continua dans la discrétion et la clandestinité
jusqu'à l'avènement du concordat.
Le monastère des Carmes paya donc un lourd tribut à la
Révolution, tour à tour lieu de massacre, centre de loisir,
centre de détention, magasin d'approvisionnement, il ne dût
qu'au courage et à la persévérance de la Mère
Camille de Soyecourt de retrouver sa destination première.