LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGE ET LES
SERMENTS
Le 24 août 1790, Louis XVI sanctionnait le décret sur
la constitution civile du clergé précédemment voté
par la Constituante le 12 Juillet. Les débats avaient été
difficiles. Ils portaient sur le rapport d'un "Comité ecclésiastique"
chargé des questions religieuses, composée de membres acquis
aux idées du gallicanisme politique et du gallicanisme ecclésiastique.
A cette époque, les relations entre l'Eglise et l'Etat étaient
encore affectées par les difficultés nées de la déclaration
de 1682, dite "des quatre articles", texte qui manifestait le développement
d'une crise commencées avec la Pragmatique sanction de Bourges (1438)
et mal réglée par le concordat de Bologne (1516) qui, pourtant,
avait cherché à apaiser les tensions dues à certaines
de ses dispositions. Le gallicanisme des parlements et, à sa manière,
le gallicanisme ecclésiastique affirmaient la liberté de l'Eglise
de France par rapport au Pape et garantissaient l'indépendance de
l'Eglise de France. A ces deux courants, s'ajoutait le non moins important
mouvement aristocratique, adversaire farouche des inégalités
et des privilèges, qui explique l'un des principes essentiels de la
Constitution civile du clergé : la soumission de l'Eglise de France
non plus au roi comme le voulait l'Eglise gallicane mais au peuple et à
la nation.
Les quatre titres de la constitution civile du clergé
atteignent la juridiction du Pape, par conséquent la souveraineté
de l'Eglise sur le territoire français.
En dépit de la compétence exclusive revenant au Saint-siège
pour supprimer et ériger les diocèses, le titre I décide
la transformation unilatérale des circonscriptions ecclésiastiques,
en faisant concorder avec la carte administrative la nouvelle délimitation
des diocèses qui, de ce fait, passent de 128 à 83. On détermine
les règles à suivre pour répartir les cures. On supprime
les chapitres et, en se référant à ce que l'on évoque
de l'Eglise primitive, on lie exagérément l'évêque
au synode diocésain, on l'entoure d'un conseil délibératif
composé de vicaires épiscopaux jouissant d'une grande stabilité
et, contrairement à la pratique de l'Eglise, on limite abusivement
l'exercice de son gouvernement.
Le titre II concerne la nomination aux offices ecclésiastiques
dont la provision se fait "par la voie du scrutin et à la pluralité
absolue des suffrages", le droit de vote étant d'ailleurs
donné à tous citoyens indépendamment de sa religion.
L'élection du candidat à l'office épiscopal est faite
par l'assemblée départementale et l'élection à
l'office curial par l'assemblée de district, en application de principes
démocratiques qui visent à écarter l'intervention du
Pape. De fait, l'institution de l'évêque à la suite de
son élection vient du métropolitain qui lui remet crosse et
anneau. Selon l'article 20, l'évêque ne pourra s'adresser au
Pape pour obtenir confirmation de sa charge. Il pourra seulement lui écrire
"comme chef visible de l'Eglise universelle et en témoignage
de l'unité de foi et de communion qu'il est dans la résolution
d'entretenir avec lui".
Le titre III tire la conséquence de la mise des biens
du clergé à la disposition de la Nation pour faire de celui-ci
un corps de fonctionnaires publics rémunérés par un
budget des cultes créé le 14 avril 1790.
Le titre IV soumet les demandes de dispense d'obligation de résidence
au directoire du département pour l'évêque, et au directoire
du district pour le curé.
Les quatre titres de la constitution sont la conséquence
d'une décision unilatérale d'organiser une Eglise d'Etat ou
Eglise nationale soumise uniquement au pouvoir appartenant à la nation
ou à ses représentant. L'obligation adressée à
tous les ecclésiastiques fonctionnaires publics, dès le 27
novembre 1790, de prêter un serment de fidélité civique
"à la nation, à la loi, au roi" permet d'apprécier le
caractère irrémédiable de cette volonté politique.
On permet que soit conservée la profession de foi en la religion catholique
apostolique et romaine, mais on veut que le lien d'obéissance du clergé
ne lie plus les évêques au Pape ou les curés à
leur évêque. Le évêques qui prêteront le
serment, écriront, à ce sujet, que ce qui échappe à
la doctrine de la foi et à l'administration des sacrements "intéresse
la tranquillité publique et, de droit naturel, est soumis à
la puissance qui fait les lois et qui les change suivant les temps,
les lieux et les personnes". Evêques et curés doivent être
liés à la Constitution civile du clergé élaborée
par l'assemblée et être responsables devant la nation.
L'obligation du serment, sanctionnée par Louis XVI le 26 décembre
1790, eut pour effet de créer deux églises rivales, l'une,
constitutionnelle, faite de membres du clergé ayant accompli l'obligation
de jurer (dont six évêques seulement parmi lesquels Talleyrand
et Gobel), de nouveaux évêques illégitimement élus
et consacrés et de ceux qui les suivirent, l'autre, dite réfractaire,
continuant son activité avec un clergé ayant refusé,
dès l'origine de prêter le serment ou de membres d'abord assermentés
puis ralliés. Dans ses brefs ”Quod aliquantum” du 10 mars et
”Charitas” du 13 avril 1791, le Pape Pie VI condamnera tardivement
mais formellement la Constitution civile et ses principes (les évêques
députés à l'assemblée nationale avaient déjà
mis à jours ces principes dans leur "Exposition des principes de la
Constitution civile du clergé" du 30 octobre 1790), consacrant ainsi
le caractère schismatique de l'Eglise constitutionnelle et aussi comme
le veut la tradition de l'Eglise catholique, en matière pénale,
ouvrant la porte à la réconciliation de ceux qui avaient ou
allaient adhérer au schisme. Il est vrai qu'étaient difficiles
à condamner en bloc tous ceux qui, par leur serment, avaient manifesté
publiquement cette adhésion, tant le mouvement des idées et
les passions étaient confus et les enjeux lourds de conséquences.
Le clergé resté fidèle à l'Eglise catholique,
payera cher son appartenance à celle-ci, vérifiable par sa
non soumission à l'obligation de prêter le serment. Deux décrets
de la Constituante, le 7 mai 1791 et le 14 août 1792, condamnant à
la déportation les réfractaires et établissant un nouveau
serment pour les ecclésiastiques non fonctionnaires, inaugureront
le début de la persécution.
Patrick Valdrini
Recteur de l'Institut Catholique de Paris
Ancien Doyen de la Faculté de droit canonique Paris
In : “1792 Les massacres de septembre (Les Carmes, l’Abbaye,
Saint-Firmin)” catalogue raisonné de l’exposition. Paris 1992