PREMIERE LETTRE
Arrestation et incarcération aux Carmes



J’obéis au père G. et je tâche de vous satisfaire vous-même cher ami. Je vous écris ce que la distance des lieux ne me permet pas de vous raconter de vive voix. Je vous dirai comment je fus arraché de ma chère solitude, détenu captif avec un grand nombre de prêtre vénérables; je vous parlerai de la manière dont on nous traitait dans notre prison et de l’emploi que nous faisions du temps. Je rappellerai de souvenirs amers, j’en viendrai à la terrible catastrophe qui termina la sainte carrière de tant de confesseurs de la foi, de plusieurs confrères que nous honorions et que nous chérissions, de ces amis précieux qui nous étaient communs, tous disparu en quelques instants, tous perdus pour nous dans l’intervalle d’un soir. Vous désirez des détails; je ferai des efforts pour vous contenter, mais il ne me sera pas possible de remplir aujourd’hui ma tâche entière. De pareils récits sont trop douloureux pour les faire tout d’une haleine. Je vous écrirai plusieurs fois, et cette lettre ne sera que le commencement de ma triste narration.
Au mois d’août de l’année dernière, il s’érigea dans l’Hôtel de Ville de Paris un tribunal secret que composaient apparemment des chefs de brigands. Tous les jours on mettait à exécution des décrets de prise de corps lancés non plus comme autrefois sous le despotisme, par des officiers publics et avec certaines formes prescrites, mais par les membres d’un comité ténébreux dont les mains invisibles frappaient qui bon leur semblait et de la manière qu’il plaisait ; à touts les heures du jour et de la nuit, dans les rues et dans les maisons, on enlevait des citoyens paisibles et surtout des prêtres qui n’avaient pas juré de maintenir une constitution bientôt foulée aux pieds par ses auteurs eux-mêmes. L’Abbaye, la Force, le Châtelet, la Conciergerie, le séminaire de Saint-Firmin, l’église des Carmes déchaussés étaient les lieux principaux où des hommes de sang amassaient leurs victimes. Je fus témoin d’une de leurs vexations, d’une visite domiciliaire qu’ils avaient commandée. Voici comment on y procéda.
Le 12 du mois, à 6 heures du soir, j’entendis beaucoup de bruit dans la rue des Postes où j’étais logé. J’aperçus bientôt par ma fenêtre une multitude confuse de soldats, d’ouvriers, de vagabonds, armés de fusils, de piques, de sabres, lesquels s’avançaient en poussant de grands cris vers la maison de MM les Eudistes. C’était depuis quelques années le lieu de ma retraite, comme vous ne l’ignorez pas (c’était aussi la retraite de beaucoup de curés et de vicaires déplacés qui s’y étaient mis en pension). La troupe s’arrêta devant notre porte et y frappa à coups redoublés. Aucun officier municipal n’autorisait cette visite par sa présence, nous n’ouvrîmes point. Les assiégeants amenèrent un canon, fermèrent les avenues de notre demeure et allaient forcer l’entrée lorsqu’un magistrat en écharpe se présente et ordonne qu’on ouvre. Il dit que le peuple nous soupçonne de cacher des armes dans l’intérieur de notre maison et qu’il convient de vérifier le fait par une recherche.
Déjà ce peuple, sans avoir attendu les ordres de son chef, s’était répandu dans la maison, en fouillait tous les coins et recoins et portait ses regards jusque dans les paillasses. M. l’Officier municipal visita toutes les chambres et n’enleva que des papiers, des brochures, des malles pleines de livres (adieu mes journaux, feuilles, mémoires du temps, vendus et achetés publiquement (ma propriété la plus légitime), mais le peuple souverain emporta de l’argent, une montre, des boucles, etc., etc. Il levait ces tributs dans des moments où il prononçait cet arrêt: au reste si quelqu’un vole ici, il est perdu sur le champ ; de sorte que cette parole était le mot du guet pour les collecteurs et un avis pour les propriétaires.
Témoin de ma pauvreté, il me traita avec douceur. Il se contenta du signet tout neuf de mon grand bréviaire; comme je ne pense point qu’il lui fut nécessaire pour son livre de prières, je présume qu’il le prit pour en faire une cocarde. Peut-être aussi que le peu d’or qui brillait sur le bouton ou sur les glands l’éblouit et le tenta. Je me gardais bien dans le temps de me vanter de cette petite faveur. Hélas! notre liberté était telle que nous démentîmes, malgré la vérité du fait un vieillard de quatre-vingt sept ans qui se plaignait le lendemain, en présence d’un étranger, de ce qu’on lui avait volé, la veille, ses boutons de manches et ses boucles de jarretières. Fatigué d’attendre ces messieurs qui prolongèrent leurs recherches jusque bien avant dans la nuit, il était allé prendre du repos avant que sa chambre eût été visitée et il avait mis en se couchant ses boutons et ses boucles sur le manteau de la cheminée. De crainte que ses murmures, s’ils parvenaient jusqu’aux oreilles du peuple, n’eussent des suites funestes pour lui et pour nous, nous feignîmes de croire qu’il radotait et nous priâmes l’étranger, qui avait entendu les plaintes, de ne pas les publier.
Je ne veux pas omettre une autre circonstance de cette expédition propre à vous peindre nos nouveaux maîtres. Au moment où la foule se précipita dans notre cour, quelques prêtres, saisis de peur, s’enfuirent dans le jardin. Ils furent poursuivis, menacés du sabre, même du canon que l’on pointa contre eux et ramenés à la loge du portier où on les consigna. Un de ces prêtres fut assez incivil, quoique très bien né, pour user de cette expression trop familière “Mon ami” en parlant au sans-culotte qui l’avait arrêté. Celui-ci apostropha son prisonnier de deux mots plus énergiques s’ils ne sont pas plus civils et ajouta: “Moi, je ne suis pas ton ami, je suis un honnête homme”. Ce sont pourtant ces honnêtes hommes ou leurs semblables qui se permirent les larcins dont j’ai parlé.
Toute la scène finit par l’enlèvement de trois ou quatre prêtres qui furent conduits à l’Hôtel de Ville ou Maison Commune et que l’on relâcha sur leurs réponses à l’interrogatoire qu’on leur fit subir. Il est à croire que les juges qui les entendirent n’étaient pas du comité secret. J'oubliais de vous dire que le portier de la maison manqua plusieurs fois d’être égorgé pendant cette nuit parce que les patriotes le prenaient pour un Suisse et que, depuis le 10 août, on massacrait ces malheureux étrangers partout où l’on en trouvait.
Messieurs les commissaires secrets parurent nous oublier durant une quinzaine de jours; plusieurs pensionnaires qui, mus par la crainte, s’étaient absentés, revinrent occuper leur chambre. J’étais du nombre, je retournai dans ma cellule. Eh! comment faire? Un prêtre catholique se trouvait bien embarrassé dans ces circonstances ; se retirer chez un ami, chez un parent, c’était le compromettre. Je me le rappelle, profondément touché par leur bonté, quelques amis vinrent m’offrir retraite de leur logis: je refusais leurs offres généreuses par une juste délicatesse. Je ne voulais pas me mettre à l’abri des dangers qui me menaçaient aux dépens de leur propre sûreté. D’ailleurs, je ne pouvais pas me résoudre à abandonner dans des temps si orageux quelques fidèles qui depuis longtemps, m’avaient donné leur confiance. Je disais donc à ces amis charitables que ma place, dans ces conjonctures difficiles, était là où Dieu m’avait conduit ; que c’était à ma place que la divine Providence s’était engagée à me protéger et que je voulais m’y trouver.
En effet, malgré des agitations, des violences, des emprisonnements qui renouvelèrent nos craintes les derniers jours du mois, je n’abandonnais point mon poste. L’objet que j’avais principalement en vue en m’y fixant, l’exercice de quelques-unes de mes fonctions faisait notre grand crime aux yeux des ministres du nouveau culte, nos plus mortels ennemis. Ils voyaient froidement une secte étrangère ouvrir solennellement des temples dans le sein de la capitale à la faveur de la loi sur la tolérance et ils s’irritaient de ce que d’anciens confrères, souvent d’anciens bienfaiteurs, exerçaient, quoiqu’en secret, leur saint ministère. Des commissaires de la section nous avertirent qu’on venait les fatiguer de dénonciations et de plaintes sur ce que nous disions la messe, nous confessions dans notre chapelle domestique dont la porte était fermée au public.
Incommodes, odieux à tous les révolutionnaires, poursuivis par les novateurs religieux et politiques, nous ne pouvions éviter le sort que nous éprouvâmes bientôt. Le 30 du mois, à 5 heures du matin, l’on vient m’annoncer qu’un officier de la garde nationale, à la tête d’une vingtaine d’hommes, parcourt la maison et arrête mes confrères. Je me levais à ce moment, je continue de m’habiller, mais pour obéir aux décrets qui proscrivaient notre habit, je garde ma robe de chambre laquelle pouvait me tenir lieu d’une redingote de séculier. Je n’avais pas encore ôté mon bonnet de nuit, que je vois entrer brusquement dans ma chambre un jeune homme vêtu d’une mauvaise veste bourgeoise et tenant un fusil. “De par le peuple, votre souverain”, me dit-il d’un ton menaçant,“habillez-vous et suivez-moi”. En disant ces paroles, il frappait le plancher avec la crosse de son fusil et paraissait vouloir m’inspirer de la crainte. Je lui réponds sans émotions: “Volontiers, Monsieur”. Mon sang-froid l’irrita davantage, il jetait sur moi des regards sévères et frappait toujours plus fort la terre des pieds et du fusil.
A ce terrible homme succéda un enfant d’environ 16 ans, qui fut plus tranquille. Il portait une pique. Je crus lire sur son visage que des sentiments de compassion agitait son cœur. Il me paraissait fatigué ; je luis donnais le reste de mon déjeuner de la veille, un morceau de pain et un peu de vin. Il en avait besoin. “Nous avons été en campagne toute la nuit”, me disait-il. Je jugeai que c’était là un de ces malheureux enfants que les artisans pauvres envoyaient gagner quelques sols au service des prétendus patriotes. Il me garda jusqu’à ce que mes confrères fussent habillés.
Dans le court intervalle parut je ne sais quel homme en habit bourgeois, qui me dit en me demandant la clef de ma chambre que je pouvais prendre deux ou trois chemises. D’où je n’eus pas de peine à conclure que je ne coucherai pas chez moi et qu’innocents ou coupables nous serions enfermés. J’avais donc fait, à la hâte, un petit paquet. Il est resté dans l’église des Carmes pour une partie du salaire de mes assassins. Ce que je regrette de ce paquet, est le second tome des psaumes du savant et saint Père Bertier. Ce livre est un des trois que j’avais porté avec moi, mon bréviaire y compris.
A 6 heures, nous nous rendîmes tous dans la cour de la maison, ainsi que l’ordonna le commandant de la troupe. Je n’avais pas encore vu cet officier. Il n’était pas une âme tout à fait insensible. Sa commission lui coûtait à accomplir, nous nous en apercevions et il nous le témoigna expressément lui-même. Les hommes, la plupart déguenillés, qu’il était censé commander, se montraient durs, au contraire; ils lui dictaient souvent des lois qui le forçaient de devenir sévère. Il nous fit ranger deux à deux, il compta ses prisonniers: nous étions vingt et un, tous en habits laïcs.
Quelques prêtres de la communauté avaient déjà été saisis en ville les jours précédents. M. Hébert, notre supérieur, avait été arrêté dès le onze du mois, chez un ami. Il s’était trouvé la veille, 10 août, au château de grand matin, pour y donner au roi les consolations spirituelles que ce pieux monarque lui demandait de temps en temps. Plusieurs pensionnaires n’avaient pas couché dans la maison le nuit du 29 au 30 et quelques infirmes, quelques vieillards décrépits avaient trouvé grâce devant le commandant, ce qui n’empêchait pas qu’il ne se trouvât encore parmi ses prisonniers des hommes plus que septuagénaires.
C’était une grande pitié de voir ces vieillards, leur paquet sous le bras, ne se soutenant qu’avec peine, traînés comme des malfaiteurs par les rues de la capitale. On nous mena d’abord dans le lieu où s’assemblait notre section appelée alors la section de l’observatoire. Quand nous traversâmes les rues voisines de notre habitation, celle des Postes, celle des Fossés-Saint-Jacques, où nous étions connus, le peuple, en nous voyant passer, gardait un morne silence. J’aperçus même des artisans qui s’enfonçaient dans leurs boutiques pour n’être pas témoins de ce spectacle et pour cacher leur douleur. Mais loin de notre demeure, nous fûmes beaucoup hués, beaucoup injuriés. Nous trouvâmes à la section plusieurs autres prêtres qui avaient été arrêtés en divers endroits. On nous envoya tous à l’Hôtel de Ville. La section, comme je l’ai su après, n’avait pas voulu se charger de la honte de notre emprisonnement.
On nous fit monter dans des fiacres que nous payâmes. Dans la première et dans la dernière voiture se trouvait un officier municipal portant son écharpe et un grenadier. Ce voyage fut périlleux; il n’est pas de parole outrageante dont la populace ne nous accueillit; elle nous suivait, et la foule, allant toujours en grossissant, les municipaux craignaient qu’elle ne nous arrachât de leurs mains. Je voyais celui qui était dans notre voiture tâcher de la contenir tantôt par ses discours, tantôt par ses gestes ; flatter le peuple par de fréquents saluts, le caresser des yeux pour ainsi dire.
Le danger augmenta sur la place de Grève où nous descendîmes de voiture. Une nombreuse populace formait une haie très épaisse sur le perron de l’hôtel de Ville qu’il nous fallait monter. C’étaient des huées, des cris de proscription, des anathèmes.... “A la lanterne, les scélérats! ..... Sacrés Calotins ... à la guillotine!... Ah! si tu n’étais pas sous la sauvegarde de la loi.!” La protection de la loi me fut inutile. J’étais dans la dernière voiture; en mettent pied à terre et prêt à passer devant ces forcenés, j’ôtais mon chapeau. A l’instant, je fus payé de ma politesse par un grand coup de poing qu’un homme me déchargea sur le derrière de la tête sur l’endroit où est la tonsure précisément. Je fléchis presque jusqu’à terre. Je ramassais mon paquet, mon chapeau, et je continuai mon chemin, un peu étourdi de mon aventure qui ne fit d’ailleurs aucune sensation, ni après de l’officier municipal, ni auprès des gardes chargés de maintenir l’ordre. Je sus quelques instants après que M. de Rochemure, grand vicaire de Senlis, avait reçu un traitement pareil au mien.
On nous conduisit dans une vaste salle où nous vîmes des tribunes pleines de peuple, un lieu élevé sur lequel était le siège vide d’un magistrat absent et, vis-à-vis, des gradins disposés en forme d’amphithéâtre où l’on nous fit placer. L’officier de justice qui devait décider de notre sort se fit attendre longtemps. A dix heures passées, des battements de mains nous annoncent enfin son arrivée. On lui dénonce des prêtres réfractaires arrêtés la nuit précédente ou dans la matinée de ce jour et traduits à son tribunal. Il jette un regard sur nous et il ordonne sans autre forme que nous soyons transportés à Saint-Firmin.
M. Hermès, docteur de Sorbonne, ose représenter au magistrat qu’il serait plus équitable de nous entendre avant de nous punir de la prison, le prie de nous dire sur quels indices nous pouvions être réputés coupables et lui observe que le refus de prêter un serment, qu’il nous était libre, aux termes de la loi, de ne pas faire ne pouvait constituer un délit. Le juge lui répond que des affaires plus pressantes que la nôtre l’occupent; qu’il était un serment que tout citoyen devait prêter, que nous allions être conduits aux Carmes (et non plus à Saint-Firmin) où l’on viendrait nous lire bientôt le décret sur la déportation. “Ceux qui n’y seront pas sujets, ajouta-t-il, seront tenus de vivre en commun à Port-Royal, dans cette maison fameuse par des querelles religieuses et sur le frontispice de laquelle on mettre dans peu: “Ci-gît le clergé”.
Ces dernières paroles furent beaucoup applaudies. On battit des mains longtemps. Je demandai quel était cet homme, lequel ajoutant la dérision à l’injustice, semblait n’avoir nulle idée de cette maxime d’humanité : Res sacra miser ! Il me fut répondu qu’il se nommait Monsieur Manuel. Il est malheureux lui-même au moment que j’écris ma lettre. Ce peuple par qui je le vis tant fêté vient de l’assassiner. Nous souhaitons qu’il guérisse de ses blessures, que Dieu lui inspire des sentiments plus équitables, plus humains, plus religieux et la volonté de mieux employer les talents qu’il en a reçus. Nous n’ignorons pas qu’il hait les prêtres, mais un prêtre ne doit haïr personne, et il ne nous est pas pénible de pratiquer à son égard le premier de nos devoirs. Qu’il vive, quoiqu’il ait porté contre nous un arrêt de mort, qu’il vive heureux et chrétien !
En vertu des ordres de M. Manuel, nous fûmes donc conduits dans l’église des pères Carmes déchaussés, rue de Vaugirard. Le trajet était long, nous courûmes dans ce second voyage les mêmes dangers que dans le premier, nous entendîmes les mêmes propos et nous arrivâmes rassasiés d’outrages, mais nous nous en félicitions tous, grâces à Dieu.
Je me repose, mon cher ami, je renvoie au courrier prochain le récit de ce que j’ai vu, entendu dans le lieu qui nous servait de prison depuis le jour que nous y entrâmes jusqu’au soir de l’affreuse journée du 2 septembre.
Agréez, en attendant, l’assurance de tous les sentiments d’une amitié bien sincère et du respect avec lequel je suis, etc..