Lettre de M. l'abbé Frontault à M. L’abbé de Villèle
Ou
relation de ce qui s'est passé à l'égard des Prêtres français emprisonnés et massacrés au Couvent des Carme rue Vaugirard à Paris
le 2 septembre 1792.  



In SUMMARIUM EX OFFICIO Num. IX dans "Martyrs de septembre 1792. Dossier sur l'introduction de la cour. Rome 1915 Tome 1" (pages 120-136) reproduisant le texte paru dans "Etudes religieuses, historiques et littéraires des Pères de la Compagnie de Jésus", nouvelle série, tome treizième, décembre 1857 - numéro 60 (pages 850-862
Les sous-titres ont été rajoutés ici pour la commodité de la lecure)



Les prisonniers déjà détenus ne savaient rien de ce qui se passait. Les hurlements qu'occasionna notre première arrivée, avaient cependant pénétré jusqu'à eux, et ils les avaient pris pour une insurrection du peuple qui voulait se porter sur eux et les immoler. Ils étaient d'autant plus fondés à le craindre, que les gardes ne leur parlaient que de massacres de prêtres, et des voeux sanguinaires que le peuple formait contre eux. Pendant tout le temps de notre premier passage, ils furent occupés à se réconcilier avec Dieu, et à lui demander la grâce du martyre. Le calme qui succéda pendant que nous étions à la section, leur rendit également la paix, mais elle ne fut que d'un instant. Le nouveau bruit qui se fit à notre départ de Saint-Sulpice, rappela leur crainte et leur résignation. Nous les trouvâmes tous prosternés aux pieds des autels, ne pouvant croire à l'arrivée de confrères et d'amis, lorsqu'ils n'attendaient que des bourreaux. Mon jeune breton ne m'abandonna pas un moment pendant toute la route. Les expressions d'amitié et de regret, les serrements  de main furent réciproques. Avant de nous quitter il voulut savoir mon nom et ma patrie: il les répéta souvent pour les retenir : il me donna les siens, "dans l'espérance, me dit-il, qu'un autre ordre de choses pourrait favoriser notre plus ample connaissance". Celui qui me précédait pour entrer dans la prison (M. Ploquin ) reçut un soufflet du garde qui le conduisait: "Tiens, lui dit-il en le frappant, voilà le sceau de la bête". En se détournant il voulut également me frapper : mais mon jeune breton l'arrêta et lui dit: "J'aime et je protège celui-là".
Après un appel exact et une visite scrupuleuse pour ne nous laisser ni couteaux, ni ciseaux, ni canifs, nous fûmes introduits dans ce sanctuaire que trente fervents prêtres venaient encore de sanctifier davantage par l'offrande généreuse de leur vie. Revenus de l'état de victimes où notre approche les avait mis, ils nous montrèrent par leur charité et leur cordialité, qu'en multipliant ses sacrifices on ne fait qu'augmenter en vertu : nous aimâmes comme eux notre position. Et comment ne l'aurions nous pas chérie! Nous quittions un commandement le plus dur du plus farouche des hommes, pour retrouver un père infiniment tendre dans Monseigneur l'archevêque d'Arles; des satellites furieux, pour retrouver autant de frères dans ceux qui nous avaient précédé dans les fers.
On craignit bientôt que tant de traits de fermeté, de courage, de résignation, qu'on s'efforçait de couvrir du nom de fanatisme, ne fissent impression sur nos jeunes confrères à qui on avait promis protection auprès de la Commune de Paris: ils furent tous séparés d'avec nous, et passèrent la nuit sous bonne garde dans un appartement de la maison. Qu'ils vous connaissaient peu, jeunes confesseurs! Vous aviez appris dans la retraite de notre chère solitude d'Issy et dans la ferveur de vos oraisons, ce que peut la force de la grâce et l'héroïsme de la foi. Cette séparation que je désirais, m'accabla néanmoins: j'avais senti tout ce que la vertu avait d'admirable dans les Reste, les Gariole, les Solminiac, les Fourcade, les Léon, les Nézel, etc. Je leur fis les adieux d'un frère qui est appelé à un poste honorable, mais qu'il ne peut occuper sans sacrifier une famille qu'il aime tendrement. La grâce a ses triomphes; mais la nature a ses cris et ses droits qu'elle n'anéantit pas. Après dix-huit heures de détention, des Commissaires de la section vinrent les interroger et les absoudre. Un seul fut excepté, parce qu'un seul, par un privilège spécial, trouva dans son interrogatoire, l'occasion d'expliquer sa foi clairement et explicitement. Permettez moi mon cher Nézel, de vous rendre sur la terre un tribut de louange que les saints vous ont rendu dans le ciel. C'est vous-mêmes qui m'avez appris ce qui se passa, quand vous fûtes interpellé de répondre sur ces deux questions: "Avez-vous fait apprendre la Constitution par les enfants que vous éleviez? Reconnaissez-vous pour pasteur d'Issy le curé constitutionnel?" M. Nézel était simplement maître de latin à la pension de M. Dubourg à Issy. Cette pension n'avait aucune communication avec le curé. Il était facile à M. Nézel de répondre, sans compromettre sa foi et sans exposer sa liberté qu'il n'était chargé que de montrer le latin, et que c'était l'affaire de M. Dubourg, le principal, d'expliquer, ou non, la constitution et de désigner aux enfants quel était leur pasteur; mais la soif qu'il avait pour le calice de souffrances et d'humiliations qui lui était offert, ne lui permit point ces détours même innocents. "Je n'enseigne point, répondit-il, une constitution que l'Eglise proscrit, et je ne reconnais point un pasteur qu'elle condamne". C'est à cette réponse que je dois le souvenir des vertus qu'il a pratiquées pendant sa détention, et qu'il devra l'honneur que lui rendra l'Eglise de France
Nous nous accoutumâmes facilement au genre de vie que nous trouvâmes établi : il était le résultat plutôt des sentiments que dictaient la conduite de Mgr l'Archevêque d'Arles que celui d'aucune convention. La défense renouvelée et signifiée souvent de ne pas s'assembler plus de 4 nous priva de l'avantage des exercices en commun. L'impossibilité d'avoir autant de bréviaires et de livre que nous étions de détenus, nous força de nous succéder dans nos exercices. Un tiers vaquait à l'oraison ; l'autre tiers à la récitation de l'office et à la lecture, et les autres prenaient des exercices d'une récréation modeste et paisible qui ne troublait aucunement ceux que la piété occupait alors. Nos conversations roulaient le plus souvent sur les beaux traits qui nous avaient frappés dans les actes des martyrs que nous lisions. D'autrefois de nouveaux confesseurs nous entretenaient des cruautés qu'ils venaient d'éprouver de la part du peuple qui les avait arrêtés et des injustices que venait de leur faire les tribunaux qui les avaient condamnés. Cette ressemblance de peine et de malheur nous unissait aussitôt: nos consolations comme nos espérance devenaient communes. Je n'ai vu aucun qui ne se félicita de partager notre sort et qui n'avouât ressentir une joie intérieure sur laquelle il n'avait osé compter.
Quelques jours après notre emprisonnement, Messieurs les évêques de Beauvais et de Saintes furent arrêtés. Un grand nombre de nous se leva pour les recevoir au milieu de la nuit ; et chacun s'empressa de leur payer par son respect et par son empressement à les servir, tout ce que leur courage et leur fermeté relevés encore par leur dignité nous apportaient de consolation; il y eut un combat entre notre dévouement à leur grandeur et leur zèle à refuser toute distinction. Ils voulaient être parmi nous comme des égaux; nous voulûmes les honorer comme nos pères et nos modèles. Nous admirions la piété tendre et la modestie touchante de Mgr l'évêque de Beauvais. Mgr l'évêque de Saintes joignait à ces sentiments toute la gaieté que donne l'innocence et toute l'intimité avec les détenus qu'autorisait la défense commune de la plus belle cause.
Le moment du repas était le seul où il nous fut permis de nous réunir ; encore étions nous surveillés par une sentinelle qui était sans cesse auprès de la table commune. Dans les premiers jours nous réclamions son service pour couper et distribuer les viandes; et plus d'un nous a dit, que le sabre dont il se servait alors avait immolé plus d'une victime aristocrate. On permit par la suite qu'on distribua des couteaux d'espace en espace pour le service de la table; et celui à qui on le confiait en était responsable et devait le rendre après le repas. Il paraissait que cet instant était connu du peuple et qu'il aimait à nous voir surtout alors: le corps de garde se remplissait d'étrangers. Chaque garde se faisait un mérite de procurer ce spectacle à ses connaissances. Mais le plus grand silence à toujours régné pendant les prières que Mgr l'archevêque d'Arles faisait avant et après le repas, et auxquels chacun des prisonniers répondait. Les mets étaient bons et suffisants; ils étaient fournis partie à nos frais, partie par la charité des fidèles. il n'y avait de place marquée que pour Mgr d'Arles, de Beauvais et de Saintes, au milieu de la table, et chacun de nous pouvait s'asseoir auprès d'eux et s'édifier de leur patience dans ce dénuement entier et de privations
L'air était entièrement corrompu. L'habitude nous y rendait moins sensibles; mais les étrangers que la curiosité ou la charité amenaient auprès de nous en étaient bientôt incommodés. Nous-mêmes nous n'aurions pu le supporter si on ne nous avait enfin accordé la permission d'en respirer un plus sain de temps en temps dans le jardin de la maison. Cette permission fut accordée après les premiers huit jours, d'abord pour les malades, ensuite pour un certain nombre, et à la fin nous eûmes tous part à la faveur. Le départ de la prison était précédé d'un appel nominal qui se renouvelait au retour. La route qui conduisait au jardin était garnie d'une haie de soldats qui se distribuaient ensuite dans le lieu de la promenade et se mêlaient parmi nous. Ces précautions annonçaient la crainte que nos gardes avaient que quelqu'un de nous ne méditât et n'effectuât son évasion. Mais qui eut voulu se procurer la liberté au prix d'une consolation qu'on aurait pris de là occasion de nous refuser?
Pendant notre courte absence on brûlait des herbes fortes et des liqueurs spiritueuses qui rendaient l'air moins contagieux, mais non moins désagréable. Quel moyen de purifier parfaitement un air méphitisé par la respiration de 120 personnes dont une grande partie étaient des vieillards infirmes et couverts de plaies et qui n'avaient pas d'endroits assez séparés pour les plus pressants besoins. Cette contagion devint insupportable dans les derniers jours où notre nombre monta jusqu'à 161. Il n'y avait plus d'espace suffisant pour que chacun pu se placer. Une partie était obligée de rester sur les lits des anciens qui restaient toujours tendus autour de la prison. Les jeunes ne plaçaient les leurs que le soir après le dernier appel. La prison était tellement garnie qu'il restait à peine une voie étroite pour que les sentinelles pussent se promener parmi nous et remplir leur consigne. Cette augmentation de victimes fut l'effet d'une visite domiciliaire qui eut pour prétexte la recherche des armes et pour finir l'incarcération de ceux qui n'avaient pas les suffrages jacobins.
Parmi ceux que nous reçûmes au milieu de nous je vous distinguerai, ô mon cher Dereste, et il ne sortira jamais de ma mémoire que vous vous êtes réjoui devant moi de tenir en prison la place d'un père que vous aimiez tendrement. M. Dereste est le fils de Bernard Dereste connu pour avoir travaillé à la feuille des ”Annales monarchiques". Son amour pour son roi en lui donnant un titre à la reconnaissance du véritable français, lui en donnait un autre à la haine des factieux. Furieux qu'il eut échappé à leurs poursuites, ils firent tomber sur le fils âgé de 15 ans les coups qu'ils voulaient porter au père mais le fils se montra digne du père; et le même prodige que nous avons admiré si souvent pendant cette révolution s'opéra encore ici sensiblement. En proscrivant la vertu, les impies en firent paraître une nouvelle. M. Dereste se montrait aussi généreux en soufrant pour son père que le père l'était en souffrant pour son roi "Je suis bien aise d'être ici, nous répétait-il souvent puisque j'y suis dans la place de mon papa".
Nous ne savions pas sûrement quel serait le dénouement d'une scène aussi affligeante, mais nous n'en attendions guère d'autre, et je peux assurer qu'un grand nombre n'en désirait point d'autre que la mort. Je n'écris point ce trait au hasard, et en présumant des dispositions généreuses de mes confrères: l'état de gloire où ils sont parvenus me défend de leur offrir un tribut de louanges incertaines: je ne l'écris qu'en me rappelant les noms et les entretiens des Dulau, des Cussac, des de Fargues, des Torammes, etc. Il arriva cependant une circonstance propre à affaiblir cette pensée d'une mort, que la piété pouvait bien faire regarder comme précieuse, mais dont la nature a toujours horreur.. La surveille du massacre, à dix heures du soir, un commissaire de la commune de Paris vint nous signifier et nous lire le décret de déportation, et le fit afficher dans plusieurs endroits de la prison. Pouvions-nous nous imaginer que c'était une nouvelle insulte à nos malheurs, et une dérision outrageante qu'on ajoutait à tant d'autres qu'on nous avait faites jusqu'à ce moment. Nos coeurs reprirent donc de nouvelles espérances: mais elles furent troublées et détruites par cette pensée que la déportation ne nous serait accordée que comme le prix de notre obéissance au serment nouvellement inventé de liberté et d'égalité. Nous le connaissions ce serment; nous l'avions pesé devant Dieu, et nos évêques nous avaient ouvert leurs coeurs, et fait part de leurs alarmes sur cette nouvelle tentation qui allait éprouver l'Eglise de France. Nous étions tous résolus de ne pas même toucher des lèvres cette coupe qui pour être mieux préparée que celle qu'on nous avait préparé une première fois, n'en renfermait pas moins un poison réel et mortel. Le samedi veille du massacre se passa sans qu'on nous annonça aucun terme à nos maux. Nous étions dans ces dispositions, lorsque nous apprîmes la nouvelle, encore prématurée, de la prise de Verdun.

2 septembre.

Les tambours qui battaient la générale, le son du tocsin, le bruit du canon d'alarme nous annoncèrent que le peuple était en fureur, qu'il demandait des victimes, et que nous étions celles qu'on lui destinait. La tranquillité de la prison n'en fut pas troublée un moment. Chacun rentra dans son coeur, rappela sa foi, demanda la grâce de Dieu, lui offrit sa vie, et continua en paix ses exercices. La récréation après le repas ne se ressentit pas de la froideur de la mort qui s'avançait. La même gaieté et la même sérénité régnèrent dans la conversation. La circonstance seulement rappela à un ancien missionnaire de la Chine tout ce qu'il avait eu à souffrir d'humiliations, d'affronts, de cruautés dans ce pays, où il avait été annoncer la foi, et comment plusieurs de ses confrères y avaient terminé courageusement une vie de travail, de souffrances, et de gloire. Ce dernier trait de la mort de ses confrères était presque le seul qui ne nous convint pas. L'appel pour aller au jardin nous sépara: il était quatre heures du soir ; et le tableau de ressemblance fut bientôt achevé.

Au jardin

Un bruit épouvantable, des hurlements furieux, tels que les pousseraient des tigres affamés de sang, pénétrèrent tout à coup notre enceinte. La nature parla un moment ; des cris de "Nous allons périr" se font entendre. Mais la grâce triomphe bientôt: le plus morne silence annonce que chacun se prépare et se dépouille pour aller au bûcher ou monter sur l'échafaud. Je me réunis à plusieurs qui les yeux fixés sur une image de la Sainte Vierge attendaient de son intercession la force et le courage de verser leur sang en esprit de foi et de religion. Au même instant nous jugeons par les cris redoublés des cannibales que la garde est forcée. leurs blasphèmes affreux nous rappellent que c'est en haine de Dieu et de sa religion que nous allons être immolés. Je cours au devant des bourreaux: je les vois, la rage les transporte, la soif du sang les précipite sur nous; un d'eux me touche déjà de son arme tranchante; j'allais périr, mais le mouvement qu'il fait pour frapper son coup plus vigoureusement, m'en laisse faire un autre qui met entre lui et moi un mur de séparation. Il lui importait peu quelle victime frapper. Il m'abandonne et je franchis précipitamment le jardin où j'étais tombé. Je rencontre aux pieds du mur de clôture deux de mes confrères, mon cher Monfleuri et un diacre des Missions étrangères, que la Providence avait protégés de la même manière. Nous escaladons avec vivacité ce premier mur très élevé: des espaliers fort bien attachés facilitent notre évasion. Le second jardin qui nous reçoit ne nous présente pas d'issue, nous passons dans un troisième. Bientôt nous avons traversé plusieurs appartements d'un hôtel voisin: nous arrivons dans la rue du Cherche-Midi.
L'air naturel et tranquille que nous composâmes dans notre route, nous mit à l'abri d'une nouvelle arrestation, qu'un moment d'effervescence rendait plus à craindre que jamais. Nous nous rendîmes chez nos connaissances pour reprendre nos sens. Mais les miens n'ont jamais été si troublés que dans ce moment. L'image de mes confrères, de mes amis mutilés, égorgés, se représentait sans cesse à mon imagination; je ne pus donner un moment au sommeil; tous furent donnés à la douleur, aux plaintes et aux regrets. Que cette tristesse s'est renouvelée de fois depuis cette époque !
Le lendemain j'appris qu'une vingtaine avait échappé à l'horrible carnage. Je vous laisse à penser combien j'avais intérêt à les revoir. Notre entrevue fut celle de quelques passagers qui se retrouvent après une horrible tempête, qui a englouti l'équipage avec ce qu'ils avaient de plus cher au monde. Nous donnâmes libre cours à nos larmes qui ne fut arrêté que par cette pensée ..... que ceux sur qui nous pleurions étaient en paix : “Justorum animae in manu Dei sunt, et non tanget illos tormentum mortis : visi sunt oculios insipiendum mori ; illi autem sunt in pace” (Eccl.)
Je voulais transcrire cette relation; mais je ne le saurai: ma santé est aussi délabrée qu'elle fut jamais brillante.

Je suis avec considération
Votre très humble et très obéissant serviteur
                                    
Frontault.