RELATION DE L'ABBE BERTHELET
Relation de ce qui s'est passé dans le couvent des Carmes rue de Vaugirard
le 2 septembre 1792, à l'occasion du massacre de 150 prélats
ou grands vicaires, supérieurs de Séminaires, ex jésuites,
chanoines, curés, religieux et autres ecclésiastiques détenus.
Cette relation adressée à M. Soulavie par l'abbé Berthelet
de Barbot, ancien vicaire général de Mende, l'un des sept prisonniers
échappés aux assassins a été publiée dans
Appendice à l'histoire de Soulavie 1901 par A. Mazon pages
70 à 76
Reproduite ici d'après le Summarium additionale Num XI pages
155 à 163
Les sous titres ont été rajoutés pour la commodité
de la lecture
Vous me demandez, Monsieur, une
relation détaillée de ce que j'ai vu, de ce que j'ai éprouvé
dans les funestes journées des 2 et 3 septembre 1792, c'est exiger
de moi un souvenir bien douloureux; mais puisque vous croyez que de semblables
récits peuvent être utiles à l'histoire, je ne me considère
pas moi-m ê me et vous obéis. Je ne me permettrai aucune réflexion.
Tout occupé de ce que vous me demandez, je dirai ce que j'ai vu
J'appris, le 11 août, après-midi que des gardes nationaux étaient
venus chez moi pendant mon absence pour me conduire à ma section,
celle du Luxembourg, dont les séances se tenaient alors au Séminaire
Saint-Sulpice. Je m'y rendis de moi même et m'adressai à Legendre
qui la présidait pour savoir ce qu'on voulait de moi. Il me fit passer
dans une salle voisine où je trouvais trois particuliers qui me demandèrent
si j'étais prêtre. Sur ma réponse affirmative, il m'envoyèrent
dans une autre pièce où je fus bientôt rejoint par Mgr
l'Archevêque d'Arles. Nous y restâmes jusqu'à neuf heures
du soir, ignorant ce qu'on voulait de nous. Nous fûmes appelés
alors, fouillés et réunis à soixante ecclésiastiques
environ, et nous fûmes conduits avec eux entourés de gardes
passant par les souterrains du Grand et du petit Séminaire dans l'église
des Carmes.
Détention aux Carmes
Là, il nous fut défendu de communiquer entre nous: on donna
à chacun un garde; on nous apporta du pain et de l'eau ; et ainsi
nous passâmes la première nuit.
Le lendemain dimanche nous demandâmes la permission de dire ou d'entendre
la messe; elle nous fut refusée, et nous n'avons point eu cette
consolation pendant tout le temps de notre détention. Nous passâmes
les premières nuits sur le pavé de l'église, et ce ne
fut que le 5ème ou le 6ème jour qu'on nous permit d'avoir des
lits de sangles.
Nous évitâmes avec soin de donner aucun sujet de plainte contre
nous, et nous rejetâmes avec horreur la proposition qui nous fut faite,
à différentes reprises, par un jeune homme, nommé Vigoureux,
qui portait l'habit ecclésiastique sans être attaché
à cet état, de profiter des occasions qu'on nous fournissait
de nous enfuir. En effet on laissa plusieurs fois des portes ouvertes, et
même des armes à notre disposition; mais, forts de notre conscience,
nous craignîmes de nous rendre coupables ou de compromettre quelqu'un,
et nous persévérâmes à rester fidèles aux
ordres que nous avions reçu.`
Cependant notre prison se peuplait tous les jours davantage, et comme c'était
la nuit principalement qu'arrivaient les autres prisonniers, nous étions
fréquemment bouleversés des propos outrageants accompagnés
de cliquetis d'armes.
Sur la fin du mois d'août il se fit un appel général
des prisonniers, et l'on demanda successivement à chacun en particulier,
s'il était prêtre, ou dans quelques ordres sacrés, l'on
écrivit nos réponses et l'on élargit deux prisonniers
qui déclarèrent n'être pas liés aux ordres.
On conserva néanmoins parmi nous deux laïques: M. Duplain de
Sainte-Albine et M. de Valfons, ancien officier au régiment de Champagne,
qui déclara être catholique romain et ne pas connaître
d'autres motifs de sa détention, il fut massacré le 2 septembre
Quelques jours après cette visite, nous reçûmes celle
d'un commissaire de la section, qui nous parla à chacun en particulier,
et nous demanda nos couteaux, nos ciseaux et nos canifs, après nous
avoir dit quelques mots de consolation.
Visite de Manuel
Nous voyions fréquemment aussi M. Manuel, procureur de la Commune.
Il nous dit un jour que l'on avait examiné nos papiers et que l'on
n'avait rien trouvé qui pût nous faire paraître coupable,
et que nous serions bientôt rendus à la liberté. Il nous
revit le 30 août, et nous dit que les Prussiens étaient en Champagne;
que le peuple de Paris se levait en masse et envoyait toute sa jeunesse pour
les combattre, que l'on ne voulait point laisser d'ennemi derrière
soi, et que nous devions, pour notre propre sûreté, et pour
obéir au décret, nous préparer à notre déportation;
il répondit à l'observation de l'un de nous, que l'on nous
accorderait quelques heures pour prendre dans nos maisons les choses dont
nous aurions besoin pour le voyage, et le soir même, sur le minuit,
un commissaire, accompagné de gendarmes, nous lut le décret
sur la déportation, qu'il afficha dans le sanctuaire. Dès ce
moment, nous nous hâtâmes de réunir le plus d'argent qu'il
nous fut possible, pour des voyages dont nous ne connaissions ni le terme
ni la durée. Nous étions alors environ 150 prisonniers.
Dimanche 2 septembre
Le 2 septembre, nous vîmes beaucoup de troubles dans notre prison.
Quelques-uns de nous furent visités par des parents ou des amis qui,
leur serrant les mains et les yeux remplis de larmes, ne pouvaient articuler
un seul mot. Les mouvements précipités des gardes dans la prison,
les vociférations de mes voisins, le canon d'alarme que nous entendions
tirer, tout était fait pour donner de l'inquiétude, mais notre
confiance en Dieu était parfaite.
Dans le jardin
A deux heures, le commissaire de la prison fit précipitamment un appel
général et nous envoya dans un jardin au bas de l'escalier
à une seule rampe qui touchait presque à la chapelle de la
Vierge faisant partie de l'église, notre prison. Nous y arrivâmes
à travers les gardes qui venaient d'être renouvelés;
ils étaient tous armés de piques, ils portaient un bonnet rouge:
le commandant seul avait un habit de garde national.
A peine fûmes-nous dans ce petit jardin que nous fumes outragés
de toutes les manières par des gens placés aux fenêtres
des religieux donnant sur les jardins.
Nous nous retirâmes au fond de celui où nous étions,
entre un mur de charmilles et le mur de séparation d'avec le jardin
des Dames du Cherche-Midi. Plusieurs d'entre nous se réfugièrent
dans un petit oratoire placé dans un angle du jardin, s'occupant à
dire vêpres, lorsque tout à coup la porte du jardin fut ouverte
avec fracas. Nous vîmes entrer 7 à 8 jeunes ayant une ceinture
chargée de pistolets, ils en avaient un à la main gauche et
un sabre nu à la droite.
Le premier ecclésiastique qu'ils rencontrèrent fut M. de Salins
qui, profondément occupé d'une lecture qu'il faisait, n'avait
paru s'apercevoir de rien: ils le massacrèrent à coups de sabre.
Ils tuèrent ensuite ou blessèrent mortellement tout ce qu'ils
rencontrèrent à droite et à gauche, sans se donner le
temps de leur ôter entièrement la vie, s'avançant vers
le groupe d'ecclésiastiques placé au fond du jardin, et demandant
à grands cris: " l'Archevêque d'Arles! l'Archevêque d'Arles!"
Ce saint prélat nous disait alors ces mots inspirés par une
vive foi: " Remercions Dieu, Messieurs, qui nous appelle à sceller
de notre sang la foi que nous professons; demandons lui la grâce que
nous ne pouvons mériter: celle de la persévérance finale".
C'est alors que M. Hébert, Supérieur général
des Eudistes demanda pour lui et pour nous d'êtres jugés. On
lui répondit par un coup de pistolet qui lui cassa une épaule;
on ajouta que nous étions des scélérats et l'on continua
de crier "l'Archevêque d'Arles! l'Archevêque d'Arles!"
Ce prélat se dégage d'entre nous malgré nos efforts;
il marche trois pas en avant de ceux qui l'appelaient, les bras croisés
sur la poitrine et les yeux levés au ciel il leur dit: "Je suis
celui que vous demandez". Ils lui fendirent la tête à coups
de sabre et plongèrent leurs piques à diverses reprises dans
ses entrailles. Et se tournant vers nous restés immobiles d'admiration
et de terreur, ils nous chargèrent à coup de sabre et de coups
de piques, indistinctement.
Dans le même instant, le commandant du poste nous appelait de l'autre
bout du jardin pour nous faire rentrer dans l'église. Je venais de
recevoir une légère blessure à la cuisse: j'en reçus
une seconde d'une pique au côté gauche. Je soutenais M. de la
Rochefoucauld, évêque de Beauvais blessé d'un coup de
feu.
Nous nous rendîmes donc avec plus ou moins de peine (la plupart étaient
mutilés) au petit escalier qui conduisait à la chapelle de
la Sainte-Vierge. Les gendarmes plongeant leur baïonnettes dans l'escalier
en empêchaient la sortie. L'escalier fut bientôt encombré
et nous y eussions tous été tués par les égorgeurs
qui y enfoncèrent plusieurs fois leurs piques, si, par des prières
réitérées, le commandant n'eût enfin obtenu des
gendarmes qu'ils retirassent leurs baïonnettes et nous laissa entrer
dans l'église.
Retour dans l'église
Arrivés dans le sanctuaire et au pied de l'autel nous nous donnâmes
l'absolution les uns aux autres; nous récitâmes les prières
des agonisants nous nous recommandâmes à la bonté
infinie de Dieu
Peu d'instant après arrivèrent les égorgeurs pour nous
saisir. Le commandant de poste leur représente en vain que nous n'étions
pas jugés, que nous étions sous la protection de la loi, que
sa consigne l'obligeait de nous défendre; ils répliquèrent
que nous étions tous des scélérats et que nous péririons.
En effet, ils firent passer les prisonniers peu à peu et en petit
nombre dans le jardin à l'entrée duquel se placèrent
les égorgeurs.
Quand le nombre des prisonniers fut réduit à une vingtaine,
l'on nous fit lever du pied de l'autel et l'on nous fit ranger deux à
deux pour suivre la file de ceux qui venaient d'être tués.
Il est épargné
En traversant la chapelle de la Vierge, pour descendre à mon tour
le petit escalier, au bas duquel étaient les égorgeurs, je
fus reconnu par quelques voisins, qui me firent réclamer par le commissaire
envoyé de ma section avec la mission apparente d'empêcher le
massacre des prisonnier.
Le commissaire leur dit ces mots: "Frères et amis en voilà
un que ses concitoyens réclament; dites s'il vous plaît qu'il
soit mis à part pour être jugé". Ils répondirent:
"Qu'on le mette à part". Et le commandant profitant de cet ordre,
parvint à faire cacher avec moi sous des bancs six autres de mes infortunés
confrères; mais tout le reste fut massacré et dépouillé
de tous vêtements; c'est alors que les assassins se retirèrent.
A la Section
Ce ne fut qu'avec des peines infinies et au milieu d'une multitude immense
de femmes et d'hommes habillés en femmes qui demandaient qu'on nous
livrât à leur fureur, que nos gardes parvinrent à nous
conduire à l'église de Saint-Sulpice où la section était
assemblée. Là après avoir rendu compte de l'inutilité
de sa mission, le commissaire nous présenta au bureau et demanda que
la section disposât de nous suivant sa sagesse. Aussitôt un homme
se leva et opina pour qu'on nous livrât sur le champ au peuple qui
nous attendait, disait-il, pour nous égorger au pied de l'escalier
de l'église. Cette demande fut d'abord approuvée mais elle
fut rejetée bientôt après sur une réclamation
presque universelle.
M. Leclerc, médecin, fut d'avis que l'on nous séparât,
que l'on nous donnât à chacun deux gardes et que la section
nommât des commissaires pour nous interroger. Cette motion fut adoptée,
et l'objet de Leclerc en gagnant du temps, était de se rendre maître,
avec ceux qui pensaient comme lui des délibérations de la Section
et par là de nous sauver.
A minuit la foule qui demandait nos têtes fut dissipée; les
commissaires purent s'ajourner au lendemain matin, on nous conduisit dans
une salle du séminaire dont on avait fait une prison.
Plainte d'un des assassins
Nous y étions depuis une heure lorsqu'un des égorgeurs vint
se plaindre à haute voix, tant en son nom qu'en celui de ses camarades,
qu'on les avait trompés, qu'on leur avait promis trois louis à
chacun et qu'on ne voulait leur en donner qu'un seul.
Le commissaire répondit qu'ils avaient encore dans les prisons de
Saint-Firmin, de la Conciergerie et autres de l'ouvrage pour deux jours,
ce qui ferait les trois louis promis, que d'ailleurs on ne s'était
pas engagé à donner nos dépouilles et que croyant devoir
être déportés, nous nous étions habillés
de neuf. L'égorgeur répliqua que, ne sachant pas qu'ils auraient
nos dépouilles ils avaient tailladé les prisonniers à
coups de sabre; que dans cet état de choses, les fossoyeurs ne voulaient
donner de nos habits que 400 francs, qu'au surplus il allait vérifier
avec le commissaire si les prisonniers qui avaient été réservés
étaient ou non habillés de neuf, et il entra aussitôt
dans la salle où nous étions.
Heureusement nos habits examinés de près se trouvèrent
usés et ces deux hommes sortirent ensemble. Il m'est impossible encore
en ce moment de penser sans frémir à cette appréciation
de ce que nous pouvions valoir d'après nos vêtements, faite
au milieu de la nuit, après ce que nous avions vu et ce que nous devions
encore craindre.
Lundi 3 septembre
Le lendemain nous fûmes interrogés, chacun en particulier, par
trois commissaires; le choix en général avait été
bien fait, et nous ne tardâmes pas à nous apercevoir du désir
de ces messieurs de nous arracher à la fureur des assassins.
Nos amis employant la matinée à chercher des citoyens qui voulussent
répondre de nous, en trouvèrent plusieurs. L'après-midi,
on nous conduisit à la section où les procès-verbaux
des interrogatoires ayant été lus, elle prononça la
mise en liberté de chacun de nous.
Cependant l'on vint avertir le commandant qui nous avait gardés la
veille dans la prison des Carmes, que de gens apostés nous attendaient
au bas de l'escalier de l'église pour nous assassiner lorsque nous
sortirions. Comme j'avais entendu cet avertissement, le commandant, homme
plein d'énergie et de bonne volonté, me dit à l'oreille
"Soyez tranquilles, l'on a pourvu à votre sûreté".
En effet quand nous nous levâmes pour nous retirer, aussitôt
se levèrent avec nous un grand nombre de gardes nationaux qui, le
sabre à la main, nous placèrent au milieu d'eux et nous conduisirent
ainsi dans la communauté des prêtres de Saint-Sulpice où
nous ayant demandé nos différents domiciles, ils se divisèrent
en petites troupes et nous accompagnèrent pendant la nuit chacun dans
nos maisons, en nous recommandant de ne pas sortir de quelques jours.
Telles sont, Monsieur, les principales circonstances
de ce qui s'est passé par rapport à mes infortunés confrères
et à moi dans les journées des 2 et 3 septembre. Aucun n'a
poussé un cri de douleur, n'a formé une plainte; tous sont
morts avec sérénité et tous dans l'espérance
d'une meilleure vie.
Quant à moi, je n'ai pas été jugé
digne de les accompagner. Je proteste que dans tous ce que je viens d'écrire
il n'est entré aucun sentiment de vengeance ni même d'amertume.
J'ai l'honneur d'être etc.
Berthelet de Barbot
J’approuve l’écriture ci-dessus
B. de B. signé de ma main et scellé de
mes armes