RELATION DE l’ABBE LEON DES ORMEAUX


Ange de Léon des Ormeaux est né à Brutz en 1770, il était l'un des 6 fils de Prosper Joseph de Léon, ancien directeur de la monnaie de Rennes. Sorti de France après sa délivrance de la prison  des Carmes, il s'est rendu à Londres où il a rédigé cette relation pour l'abbé Barruel. Ordonné prêtre à Londres, il rentre en France en 1801, est vicaire de Saint-Sauveur, puis en 1817 curé de Saint-Aubin de Rennes où il est mort le 10 octobre 1829.
Une copie de cette relation, adressée par lui à son frère Louis de Léon, avait été saisi sur ce dernier en 1797 lors de sa rentrée en France; elle se trouve aux Archives Nationales.
Le texte publié ici est reproduit d'après la parution dans “SUMMARIUM EX OFFICIO  Num. IX  dans "Martyrs de  septembre 1792. Dossier sur l'introduction de la cour. Rome 1915 Tome 1"


    Monsieur l'abbé,

Je viens d'apprendre à l'instant que vous désirez avoir des détails sur l'arrestation des ecclésiastiques, qui s'est faite au village d'Issy, près de Paris. Je m'empresse de satisfaire à votre désir, mais comme j'ignore quelles sont les circonstances du fait qui seules pourront entrer dans votre plan général, je vous les rapporterai toutes de peur d'omettre précisément celles qui pourraient vous êtres utiles.
Nous nous trouvions, Monsieur, plusieurs élèves de la grande communauté de Saint-Sulpice à la belle maison des sulpiciens à Issy, appelée la ”Solitude" , lorsque le jour de l'Assomption 1792, après avoir passé le matin dans le calme et le recueillement de la piété, qu'inspiraient une si grande fête et une maison si édifiante, nous nous vîmes contraints de consumer le reste de la journée au milieu des hurlements, des dissensions, en un mot des bruyantes assemblées des sans-culottes. Ce fut à l'heure de notre récréation que vint s'offrir à nos regards le visage sinistre de ces hommes, sur les pas desquels toute joie se flétrit et toute récréation cesse. Ils nous ordonnèrent de les suivre et nous conduisirent à la maison d'un ecclésiastique qui tenait dans le même village une pension de jeunes écoliers, mais qui heureusement avait pris la fuite à temps. Arrivés là, nous trouvâmes répandus dans les cours et le jardin adjacents des ”Brestois", des ”Marseillais" et surtout un grand nombre de sans-culottes du faubourg Saint-Marceau. Nous fûmes présentés au commandant général, qui se tenait dans la principale salle ; ils l'appelaient le Foudroyant et le traitaient avec grand respect. Jamais je n'ai vu mortel plus redoutable; sa taille était de cinq pieds huit à neuf pouces; une force, une vigueur extraordinaire animaient ce grand corps; la longue habitude de la fureur avait donnée à tous ses traits l'aspect le plus hideux, et je me souviendrai toujours qu'une voix de tonnerre donnait du poids à ses moindres paroles. Il portait sur une épaule un fusil armé d'une baïonnette; sur l'autre une hache dans un fourreau et une paire de pistolets à sa ceinture.
A peine arrivons-nous à sa portée, qu'à grands coups de poing sur la tête il nous range, en un clin d'oeil, autour de lui ; puis nous le voyons tomber dans les convulsions de la colère la plus horrible. "Sacrés coquins", s'écrie-t-il, "qui paient les Suisses pour nous égorger". Ses satellites, derrière nous, le sabre nu à la main, répondent en ch÷ur: "Vengeons nos frères! vengeons nos frères!" Le Foudroyant continue: "Sacrés coquins, qui forgent des poignards dans des chapelles secrètes, qui veulent égorger nos femmes et nos enfants, nos enfants au berceau". Le même cri se fait entendre: "Vengeons nos frères! vengeons nos frères!" Après une longue et véhémente déclamation, le Foudroyant rompt enfin le cercle et passe avec le principaux chefs dans une salle voisine pour verbaliser, à ce qu'ils disent, mais en même temps pour boire le vin de l'ecclésiastique chez lequel ils se trouvaient; nous les entendîmes longtemps se disputer et crier, comme s'ils se fussent égorgés. Dans l'intervalle d'une heure nous eûmes le chagrin de voir arriver au milieu de nous les vénérables prêtres de Saint-François et tous les ecclésiastiques du canton.
Le Foudroyant, en quittant la salle y avait aposté pour sentinelles des “Brestois”, avec ordre de nous enfoncer la baïonnette dans le corps, au moindre signe de révolte. Ceux-ci nous abordent et nous demandent si nous n'avons point de Bretons parmi nous; nous en avions plusieurs, et mon frère et moi étant du nombre. Nous liâmes bientôt conversation; nous ne fûmes pas longtemps à nous apercevoir que plusieurs d'entre eux étaient des jeunes gens qui faisaient le premier pas dans la carrière du crime, qui s'échappaient même à l'autorité paternelle, entraînés par le désir de voir et de s'agiter. Peut-être dans notre province, séduits par l'exemple, n'eussent-ils pas faits de difficulté de nous maltraiter mais à une distance si grande, l'attachement du pays eut son effet, ils devinrent pour nous des puissants protecteurs. Le Foudroyant, en effet ne tarda pas à rentrer, les esprits excités par le vin et le regard plus farouche que jamais. Il nous convoque autour de lui et nous sommes encore une fois condamnés à entendre tout au long une Philippique de sa façon. Malheureusement au plus fort de sa harangue un de nous à l'indiscrétion de faire entendre les mots ”de lois, de formes et de justice"; à l'instant, on s'écrie que la majesté du peuple est violée; la hache est tirée de son fatal fourreau  le fer est déjà suspendu sur la tête du prêtre infortuné ; nous le voyons tomber pâle et presque sans mouvements au pied d'un crucifix, et nous-mêmes, au milieu de cette scène d'horreur et de confusion, ne doutant pas que le sacrifice d'un seul ne soit suivi de celui de tous les autres, nous commençons à sentir toutes les angoisses de la mort. Cependant nous appelons à notre secours nos jeunes "Brestois" : ils se jettent au milieu des baïonnettes et s'écrient qu'ils ne sont pas venus de si loin pour être de vils assassins. Nous-mêmes nous nous hasardons à prononcer un mot en faveur de notre malheureux confrère, et enfin, Dieu aidant, nous parvenons à conjurer l'orage.
Cependant arrive le maire du village, accompagné de ses officiers municipaux et d'une partie de sa garde nationale. La première chose qu'il demande au Foudroyant, c'est de quel droit il s'est permis une telle invasion ; il lui dit qu'il ne doit point ignorer que, par la loi, chaque municipalité est seule dépositaire de la force armée sur son territoire. Celui-ci s'écrie qu'il n'y a plus de loi, et que les lois sont muettes quand la patrie est en danger" Le maire va pour arracher son écharpe et dit d'un ton ferme que puisqu'il n'y a plus de lois, il n'est plus maire; car pour lui, il ne sera jamais que l'exécuteur de la loi. Le Foudroyant se sent piqué au vif; il se met à rugir comme un lion dans son antre, et promenant orgueilleusement ses bras nerveux autour de son vaste corps, comme pour appeler à se côtés tous ses fidèles satellites, il s'écrie: "A moi, peuple français, peuple souverain, à moi!" Ce cri retentit dans les cours, dans les jardins. de toutes parts lui accourent des renforts, et se voyant bientôt soutenu dans la salle d'une nombreuse cohorte, il demande fièrement au maire ce qu'il prétend faire: "Mourir ou faire triompher la loi", répond l'intrépide maire. Cependant les esprits s'aigrissent, s'irritent de plus en plus; tout présage un carnage prochain. Nous nous avançons entre les deux partis, nous remercions le maire de ses soins généreux, mais nous le conjurons de nous  abandonner entre les mains de la divine Providence, et de ne point ajouter à l'amertume de notre sort celle d'être l'occasion du moindre malheur. Lui-même, trop convaincu à la fin que la force ici peut seule donner la Loi, cède à nos instances. Seulement il demande que l'on confie à sa garde un vieillard vénérable, M. Le Gallik, ancien supérieur général des Sulpiciens, et M. Duclos, supérieur actuel de la maison à Issy. Il dit que l'un avait vieilli au milieu d'eux, et que tous les deux n'avaient cessé de secourir leurs pauvres et de vivre en amis et en bonne intelligence avec eux tous. On exige de lui qu'il s'engage sur sa tête de les représenter à la première réquisition. Aucune condition ne l'épouvante et sa requête lui est accordée. Il prend alors congé de nous, il nous serre à chacun la main et nous conjure, presque les larmes aux yeux, de ne point nous effrayer ni de nous inquiéter, nous assurant qu'il allait prendre toutes les mesures possibles pour que notre liberté nous soit bientôt rendue.
Ce serait, Monsieur, abuser de vos moments que de vous rapporter toutes les scènes dont nous fûmes témoins. Il suffira de vous observer que survenait-il le moindre incident, le ”Foudroyant" convoquait ce qu'il appelait "son peuple français". Là, les matières étaient motionnées, discutées, amendées, à l'instar de l'Assemblée nationale. Dans leurs harangues ils combinaient de toutes les manières possibles les termes de liberté, fanatisme, superstition, despotisme, etc., et souvent de cet arrangement nous vîmes éclore des phrases que n'eussent point désavouées bien de nos adeptes dans la législature. Ils étaient si avides de délibérer, que tout était pour eux objet politique. Telle fut la grande question de savoir si l'on devait donner à goûter aux enfants qui se trouvaient en pension à la maison où nous étions. Un membre se leva et dit qu'il venait d'apprendre qu'il y avait dans cette maison des enfants que des parents imbéciles avaient livrés à fanatiser à un prêtre despote et superstitieux ; que peut-être un jour ces enfants s'élèveraient à la hauteur de la Révolution ; qu'en attendant, ils avaient besoin de goûter; en conséquence il conclut à ce qu'il fut nommé des commissaires à l'effet de voir procéder à la délivrance du goûter de ces enfants et de voir qu'il fût bu à la santé de la “nation et des héros du 10 août”. Ces dernières paroles produisirent un enthousiasme subit dans toutes les têtes; bientôt ne fut plus possible de s'entendre, les chapeaux volèrent dans les airs, et les cris répétés de "Vive la Nation!" se prolongèrent pendant plus d'un quart d'heure. Si leurs visages farouches n'eussent écarté loin de nous toute idée de l'aimable enfance, nous eussions cru que c'étaient des enfants qui jouaient aux commissaires et à l'Assemblée nationale. Surtout la manie des commissaires les possédait tellement, que si un de nous avait quelque besoin, à l'instant l'urgence décrétée, trois ou quatre commissaires étaient nommés à l'effet de le suivre, chargés, avec les imprécations les plus horribles, de le représenter sous un temps déterminé.
Cependant le moment approchait où l'on devait prononcer sur notre sort définitif; en prêtant l'oreille à ce que l'on discutait dans des groupes partiels, nous nous étions aperçus qu'on ne s'accordait point sur le lieu où l'on devait nous conduire; que plusieurs même penchaient à rendre la liberté aux élèves. Dans ce partage d'opinion, nous crûmes qu'il était intéressant de s'assurer d'un puissant orateur pour le moment de la discussion dans l'assemblée générale. Nous nous adressâmes à celui qui s'était si fort distingué dans l'affaire du goûter; nous lui dîmes qu'ayant remarqué son aisance à parler, nous mettions notre cause entre ses mains; il se trouva flatté de notre confiance et nous promit l'emploi de se talents.
Bientôt le Foudroyant, au bruit de sa voix redoutable, convoqua le "peuple français" ; il requit ensuite le plus profond silence et dit que le moment était enfin arrivé où il allait soumettre à la discussion la question décisive; il la proposa sous deux chefs: 1/. Où conduira-t-on les prisonniers? 2/. Les élèves seront-ils sur-le-champ relâchés ou non? Alors commença à s'engager un combat terrible entre les opinions; notre orateur justifia vraiment la confiance que nous avions reposée en lui. Quand nous l'entendions parler, nous nous croyons assurés du succès, mais à peine avait-on cessé de haranguer, que du côté opposé s'élevait un autre orateur, qui nous ravissait toutes nos espérances. Au milieu toutefois de cette fluctuation, nous crûmes apercevoir un moment où la liberté allait être rendue du moins aux élèves, quand un membre qui nous était opposé fut chercher des renforts dans les cours et les jardins.
Au même instant les fenêtres se remplissent de ses partisans, et de toutes parts s'élève le cri de mort : "A bas les têtes! A la guillotine! Tous à Paris, à la Maison commune!" Le Foudroyant prononce alors qu'il est impossible de méconnaître la volonté du peuple, il nous déclare donc que nous serons tous conduits à la Municipalité de Paris, et aussitôt il ordonne le départ. Pour nous, nous nous résignons à la divine Providence; les plus jeunes se rallient autour des vieillards, pour puiser dans leur exhortation le courage des martyrs: ils leur offrent ensuite leur aide, pour cette marche longue et pénible, et puis nous nous mettons en route.
Le Foudroyant, à cheval, s'avançait à la tête, à quelque distance de la troupe ; il laissait les détails du commandement à un officier en sous-ordre; deux pièces de canon ouvraient la marche. Le bruit des tambours ne contribuait pas peu à exalter toutes les têtes; ce fut sur toute la route un cri de mort continuel. Nous étions vingt-huit captifs, tout en habit ecclésiastique, même après le décret qui l'abolissait, parce qu'on nous avait pris dans l'intérieur de nos maisons. Jugez, Monsieur, quelle rage nous devions exciter dans la multitude. Nous eûmes la douleur de voir plus d'une fois nos vénérables vieillards insultés; on leur enlevait leurs perruques à la pointe d'une pique, puis on se les transmettait de mains en mains comme un trophée. Comme les flots de la multitude se pressaient davantage à mesure que nous approchons de Paris, on sentit bien que nous péririons avant d'avoir atteint la maison de ville ; au milieu de nous conduire à la Municipalité, on nous fit entrer, à la demande des Brestois, à la section la plus prochaine, qui se trouva être celle du Luxembourg et qui, comme toutes les autres était permanente.
Le peuple se précipita sur nos pas, demanda à grands cris à faire un sacrifice à la liberté en nous immolant. Dans ce péril extrême le président de la Section se couvrit et nous déclara sous la sauvegarde de sans-culottes; une députation fut chargée de l'annoncer au peuple, et le calme succéda à la tempête; on se remit, dans l'assemblées, à délibérer plus tranquillement et nous ne tardâmes pas d'y être témoins d'une plaisante altercation. Le Foudroyant, gâté par l'habitude du commandement, oublia qu'il y avait ici pareillement un "peuple souverain." Il voulait parler, trancher, motionner à son gré; le président le rappela à l'ordre d'un ton sévère. Le Foudroyant insista, mais comme la partie n'était pas égale nous vîmes enfin le superbe sans-culotte humilié contraint de plier, mordant son frein en frémissant. Dès ce moment, nous passâmes sous l'autorité de la Section, et notre sort fut de nouveau à la merci de motions, des discussions et des amendements.
On nous avait fait passer en entrant, à l'extrémité de la salle, près des tribunes, où étaient assises plusieurs dames. Elles nous adressèrent la parole et parurent touchées de notre sort ; elles prièrent plusieurs membres de l'assemblée de prendre notre défense; un prêtre constitutionnel se hasarda même à parler en notre faveur. Déjà il avait obtenu le silence, quand, de l'autre extrémité de la salle, il vint une vague terrible qui le fit descendre tout honteux de la tribune. J'entendis même qu'on lui disait: "Oui il te restera toujours un caractère noir dont tu ne pourras jamais te défaire", faisant sans doute allusion à son caractère sacerdotal. Alors succédèrent à la tribune quelques-uns des sans-culottes qui nous avaient amenés, et qui avaient peine à renoncer à toute prétention sur nous. Nous ne fûmes jamais plus étonnés que quand nous leur entendîmes dire, avec un certain air de bonté; "Confiez-nous du moins les jeunes gens, nous les amènerons dans nos familles achever leur éducation". Cette motion fut rejetée et la discussion se trouvant fermée, on arrêta que nous serions tous enfermés aux Carmes. M. Le supérieur de Saint-François fut le seul à n'être point compris dans cet arrêté. On lui avait juré une haine à mort, et sur le rapport du Foudroyant, que, sous le règne tolérant du département, il avait porté des plaintes contre un sans-culotte, qui avait troublé le culte dans son église, il fut ordonné qu'il serait conduit à la Municipalité, pour y être jugé sur-le-champ. Nous eûmes la douleur de la laisser seul, au milieu de tous ces furieux; il se préparait à paraître devant le souverain juge et il nous fit un dernier adieu.
Pour nous, la horde qui nous accompagnait se livrait à de telles clameurs, qu'arrivés aux Carmes, nous trouvâmes tous nos dignes confesseurs prosternés au pied des autels, offrant à Dieu, le sacrifice de leur vie. Quand ils surent que c'étaient de nouvelles victimes qu'on amenaient, ils s'avancèrent vers nous, ayant à leur tête Mgr l'Archevêque d'Arles. Jamais mon coeur n'a joui d'un spectacle plus grand et plus attendrissant à la fois. Mgr l'Archevêque, avec toute l'autorité d'un prélat dans les fers pour la cause de la foi, nous parla des choses célestes, de la gloire des confesseurs et de celles des martyrs. Tous s'empressèrent de nous prodiguer les marques d'intérêt les plus touchantes; ils nous offrirent leurs lits, les débris de leur soupe; ils semblaient oublier qu'ils étaient comme nous dans les fers, pour ne s'occuper que de ce qui nous touchait. Je ne chercherai point, Monsieur, à vous rendre les sentiments que nous éprouvâmes pour lors. Pendant plus de dix heures nous n'avions vu que des visages sur lesquels étaient peintes la fureur et la colère, nous n'avions entendu que des cris de rage ou les éclats de rire de la débauche la plus ordurière. Quand nous nous vîmes transportés au milieu de ces hommes, dont la conversation était toute céleste, parmi lesquels régnait la paix, la charité fraternelle et même un joie douce, nous crûmes être entrés dans le repos du ciel, et plusieurs d'entre nous ne purent que regretter amèrement, lorsqu'il fallut bientôt qu'ils s'en séparassent.
En effet, les personnes qui, à la Section, s'étaient intéressées pour nous ne nous oublièrent point, et saisissant le moment favorable, elles firent passer l'arrêté d'après lequel tous ceux des élèves qui pourraient affirmer par serment qu'ils n'étaient pas dans les ordres seraient non pas élargis mais conduits dans un appartement séparé. Aussi, quelques temps après la Section vint nous en faire part et recevoir notre serment. Nous ne nous trouvâmes que neuf à n'être point engagé. Le lendemain matin nous apprîmes, dans la salle particulière où l'on nous avait placés, que M. le supérieur de Saint-François étaient entré aux Carmes dans la nuit. Comme sans doute on avait dès lors projeté un massacre général, on le remit au 2 septembre. Vers les onze heures, nous vîmes arriver deux membres de la Section qui nous dirent qu'on allait procéder à notre jugement, mais qu'il fallait préalablement que nous fussions interrogés.
Ils portèrent l'inquisition, en nous interrogeant jusqu'à nous demander ce que nous avions lu, ce que nous avions écrit à nos parents, qu'elles étaient nos occupations, les objets ordinaires de nos entretiens. Je l'avouerai à la gloire des plus jeunes de mes confrères, l'amour de la vérité était si fort dans leur coeur, que toujours inquiets d'y avoir donnée la moindre atteinte, ils retournèrent plusieurs fois faire ajouter à leur interrogatoire ce qui pouvait être à leur charge. Les commissaires ne cessaient de s'étonner; ils ne pouvaient comprendre une pareille délicatesse et ils ne purent s'empêcher de laisser échapper des marques de leur admiration. Pour moi, mon interrogatoire terminé, je vis insensiblement mes commissaires s'échauffer, leurs yeux s'enflammer et ils finirent par me dire : "Les choses sont venues à un point qu'il faut ou que je les tue ou qu'ils me tuent". Cependant ils ne m'en voulaient point personnellement; seulement je leur représentais tout le corps des aristocrates.
Ils retournèrent ensuite à la Section et, deux heures après, nous les voyons rentrer pour nous annoncer notre sentence; ils nous dirent que huit d'entre nous sortiront, mais ils ajoutent, sans pouvoir le nommer que le neuvième restera. Tandis qu'ils en cherchent le nom sur leur livre, nous nous regardons tristement les uns les autres, incertains sur lequel tombera le billet fatal, tremblant pour un frère, pour un ami intime, et ne pouvant arrêter nos voeux sur aucun. Enfin, après quelques moments de cruelle incertitude, ils nous montrent le malheureux jeune homme condamné à rester en captivité. Sa grande délicatesse de conscience l'avait engagé à parler dans son interrogatoire avec une liberté qu'il fut jugé que son sang pouvait seul expier. Nous lui faisons un dernier adieu, nous l'embrassons, sans pouvoir proférer une seule parole, mais lui s'applaudit de retourner dans ce séjour qu'il n'avait quitté qu'à regret; il prie les gardes qui l'environnent de l'y ramener au plus tôt, et depuis il ne l'a quitté que pour recevoir la couronne du martyre.
Tels sont, Monsieur, les détails de ce que j'ai vu, de ce que j'ai entendu. J'aurai rempli mon dessein s'ils peuvent vous mettre à même d'ajouter un seul trait au tableau que vous nous avez tracé de l'égarement de nos malheureux compatriotes.
Je suis avec le plus profond respect, etc.

                                 Léon

Londres, ce 31 Décembre 1794.