RELATION DE L'ABBE JEAN LOUIS TRUBERT,
curé insermenté d'Hondainville (diocèse de Beauvais)
Martyrs de septembre 1792 / Introduction
de la Cour / Objections et réponses / Rome 1915 / Tome
II / Appendix documentarium (Pages 43 et ss) : Documentum
XXIV (Pages 342-348)
"Un évadé des massacres de septembre" d'après
"Le Correspondant" du 10 septembre 1910
Quatre
jours après on prononça ma déchéance, et
un nommé Pillon, vicaire de Rue Saint-Pierre fut élu curé
d'Hondainville: il vint m'en prévenir la quatrième semaine de
carême, et me dit qu'il viendrait s'en mettre en possession le dimanche
des Rameaux. Alors j'eus soin d'évacuer la maison ce jour là.
Il y vint en effet avec 2 violons, 2 tambours et 50 hommes de gardes nationaux
(sic)
Retiré au château, j'y vécus assez paisiblement jusqu'au
mois d'août 1792.
Le samedi 25 août, 7 heures du matin, vint Coutaucé
de Neuilly-sous-Clermont, accompagné de 50 hommes recrutés parmi
les galériens et les sans-culottes du Faubourg Saint-Antoine, auxquels
se joignit la garde nationale de Mony pour faire des recherches dans le château;
après avoir tout renversé dans la maison, ils prirent un cabriolet,
deux charrettes et leurs chevaux.
Ils enlevèrent M. l'abbé de Saint-Clair, chanoine de Noyon,
oncle de M. de Saint-Morys, un aide de cuisine et moi; ils nous firent monter
dans le cabriolet après m'avoir voulu garrotter derrière la
voiture ; nous quittâmes le château sur les 7 heures du soir,
nous fûmes conduits au château de Furges où nous restâmes
gardés à vue pendant qu'ils fouillèrent la maison, nous
en partîmes à 9 heures pour aller au castel de Neuilly-sous-Clermont
et nous arrivâmes vers les minuits. Nous y passâmes le reste de
la nuit au milieu des ivrognes qui nous gardaient.
Le lendemain dimanche, on nous fit quitter ce séjour
enchanté sur les 11 heures du matin. Nous passâmes à Rantigny
à midi, à Creil à 3 heures ayant toujours à nos
côtés deux de ces galériens qui marchaient avec le pistolet
bandé, se tenant de la main gauche accrochés aux traits des
chevaux qui traînaient notre cabriolet, en nous menaçant de
nous faire sauter la cervelle si nous avisions de faire le moindre mouvement.
Nous arrivâmes à Chantilly sur le soir où nous passâmes
deux nuits toujours gardés à vue; ces brigands employèrent
ce temps à piller l'arsenal du prince.
Nous quittâmes Chantilly le mardi 28 août
à 3 heures de l'après-midi, au milieu d'une populace immense
qui était accourue pour voir deux pauvres prêtres comme un objet
de curiosité; marchaient à notre suite 4 voitures chargées
d'armures enlevées dans l'arsenal, plusieurs étaient couvertes
de tentures aux armes du prince; et nous allâmes coucher à Moissel.
Pendant la nuit, les coquins sous les griffes desquels nous étions
eurent entre eux une querelle si violente que M. l'abbé de Saint-Clair,
croyant à son dernier moment, m'éveilla et vint me trouver sur
le matelas où j'étais couché, en me demandant les secours
de la religion et me disant que ces monstres allaient nous massacrer. Je
n'avais rien entendu de leur querelle.
Le mercredi 29 à notre sortie de Moissel, nous
fûmes rencontrés par une bande de bûcherons qui voulurent
nous arracher du cabriolet où nous étions et avec des instruments
à faire du bois nous trancher la tête sur des arbres déposés
le long de la route, ce qu'ils auraient exécutés sans la vive
résistance de nos geôliers. Arrivés sur les midi à
Saint-Denis, ces léopards nous déposèrent dans une auberge
et nous confinèrent dans une chambre en attendant les courriers qu'ils
avaient dépêchés à Paris pour savoir ce qu'ils
feraient de nous. Nous en repartîmes à 2 heures ; avant de remonter
en voiture je dis à Coutance, au milieu d'une grande affluence de peuple:
"Il parait que vous nous menez à la boucherie : il est inutile de
nous faire languir plus longtemps, conduisez-nous dans la plaine et défaites-vous
de nous"
J'avais la tête tellement montée que si ce n'eut été
par égard pour M. de Saint-Clair, je me serais fait tuer avant d'arriver
à Paris. Ces tigres devinrent plus polis envers nous; l'un d'eux pérora
les autres et leur dit entre autres choses qu'on pouvait être accusé
sans être coupable, et que, sous ce rapport, ils nous devaient des égards.
Notre garde fut quadruplée, notre escorte fut de 200 fantassins et
40 cavaliers (deux malheureux prêtres étaient bien redoutables!
). Sur notre passage dans la Chapelle et dans la rue Saint-Denis, le peuple
semblait sortir de dessous les pavés pour nous voir passer: arrivés
à la place de Grève, où nous restâmes quelques
temps, les uns nous reprochaient d'être cause de la chèreté
du pain; d'autres nous disaient des injures.
D'après les ordres de la municipalité,
on nous conduisit dans le grenier à foin de la Mairie, autrefois hôtel
du Premier Président. Chemin faisant nous manquâmes d'être
mis en pièce par des sans-culottes qui voulaient fermer l'entrée
de la Mairie et qui nous auraient certainement arraché la vie sans
la ferme résistance de notre escorte.
La fureur de ces anthropophages était si violente que les soldats
en renversèrent plusieurs dans le ruisseau en grands coups de crosse
de fusils lorsqu'ils voulaient s'élancer sur nous. Notre cabriolet
entra avec peine dans l'hôtel: on en fit aussitôt fermer les portes.
Conduits dans les greniers à foin sur les 6 heures du soir sans aucune
formule préalable, nous y trouvâmes bon nombre d'honnêtes
gens qui nous avaient précédés; nous restâmes là
jusqu'au samedi 1er septembre; ce jour là Manuel, pour nous tromper,
vint nous dire sur les 3 heures du soir que nous allions sortir, qu'on nous
délivrerait des passeports pour nous retirer où nous voudrions.
Nous les attendîmes en vain jusqu'à 11 heures; à 11 heures
et demi, on vint nous dire de descendre cinq par cinq; des fiacres nous attendaient
pour nous conduirez à l'abbaye Saint-Germain. Arrivés là,
on nous parqua dans un corps de garde où je dormis d'un si profond
sommeil que le matin je fus l'objet de toute la cohorte du corps de garde
je demandais la cause de cette prédilection à M. L'abbé
Salamon, maintenant évêque de Saint-Flour, mon compagnon de
couche. C'est dit-il que vous aviez été dans le meilleur lit
du monde; vous avez ronflé toute la nuit. Voilà pourquoi vous
attirez les regards
Gênant dans ce corps de garde, vers les 10 heures du matin deux septembre,
on nous transféra, en nous faisant passer par le jardin dans une pièce
tenant à l'église et donnant sur le passage du Saulmon; nous
étions environ 30 personnes; à une heure on nous servît
à dîner que nous eûmes bientôt dévoré,
nous mourrions de faim; à 5 heures du soir on nous fit passer sous
la porte une carte qui nous annonçait le commencement des massacres.
Alors le vénérable curé de Saint-Jean-en-Grève,
âgé de plus de 80 ans, nous exhorta à offrir à
Dieu le sacrifice de notre vie, en nous disant que quoique innocents aux yeux
des hommes, personne ne pouvait se croire sans fautes aux yeux de Dieu, et
qu'il allait nous réciter les prières des agonisants qu'il savait
par coeur; aussitôt, chacun se mit à genoux. Cependant, les
hurlements de la populace qui aime à se repaître de ces scènes
sanglantes ne commencèrent à se faire entendre qu'à
11 h 1/2 du soir. Ruminant dans mon esprit un moyen de m'échapper en
me promenant de long en large dans la salle à la clarté de
la lune qui donnait dans les croisées, et les vociférations
des vautours augmentant, je jetais les yeux sur un panneau qui manquait à
une croisée. aussitôt je m'accroche au lambris, passe cette croisée
et me trouve dans un passage qui conduit à une porte latérale
de l'église où venait de se finir l'assemblée populaire
qui avait eu lieu toute la journée. Les lampes qui avaient servi à
éclairer cette assemblée étaient encore allumées;
j'y entre, mais je n'y trouve personne, toutes les portes extérieures
étant closes, j'allai me tapir derrière la porte de décoration
sous l'orgue; il était environ minuit 1/2 à minuit 3/4; 9 à
10 minutes plus après, arrivent dans l'église 3 gardes nationaux
accompagnant un de mes compagnons de malheur (M Godard, grand vicaire de
Toulouse) qu'ils avaient sauvé de la boucherie en obtenant son élargissement
par le moyen de Manuel.
Craignant de la faire sortir par les portes ordinaires de la maison, à
cause de la populace qui y était rassemblée, et que dans son
délire, elle ne l'égorgea, ils enfilèrent le corridor
qui conduisait les religieux à l'église; connaissant le Suisse,
ils lui persuadèrent, avec des assignats de leur ouvrir la porte qui
donne sur la rue Sainte-Marguerite où je m'étais caché.
Un de ces braves gens me prit sous le bras et me mit hors de l'enceinte de
l'abbaye, malgré les efforts du suisse pour m'y retenir,
parce que, disait-il il craignait. A 2 heures tous mes camarades étaient
massacrés.