SOUVENIRS DE L'ABBE DE LA PANNONI

Ce texte a été rédigée entre fin 92 et début 93, Barruel a publié son  Histoire du clergé pendant la Révolution Française à Londres en 1793 à l'imprimerie J.P. Goglan, in 8ème, 414 pages
Le manuscrit, sans titre, se compose de 10 pages de texte et de 4 pages de notes. Il faisant partie du fond Barruel à la bibliothèque de l'Ecole Sainte-Geneviève à Paris. Il ne figure plus dans le fond Barruel déposé aux Archives de la Province de France des Jésuites.
Le texte publié ici a été repris de la reproduction photographique publiée sous le titre Les massacres du 2 septembre 1792 à la Prison des Carmes à Paris, avec introduction par Mgr de Teil (Desclée, de Brouwer & Cie Paris Lille 1913) Les sous-titres ont été rajoutés pour la commodité de la lecture


L'horreur que m'inspire le souvenir du massacre fait aux Carmes de la rue de Vaugirard et la part que j'y ai eu moi même m'empêcheraient sans doute d'en raconter les détails si je n'avais cru devoir déférer à l'avis d'un ecclésiastique aussi éclairé que pieux qui m'assure que ce récit pouvait contribuer à l'édification des vrais fidèles et à la gloire de l'Eglise. Dans cette vue seulement, je vais rapporter simplement les faits dont j'ai été le témoin sans me permettre d'y ajouter des réflexions qu'ils suggèrent assez d'eux même.
     
Arrestation

Le onze août fut le signal de la persécution qu'on préparait contre les ecclésiastiques: dans cette journée qui était, disait-on, consacrée à la recherche des ennemis de la Patrie et des conspirateurs, nous fûmes arrêtés par les différentes sections de Paris au nombre de quarante six ou sept et conduits d'abord au Comité de la Section du Luxembourg au milieu des huées d'un peuple nombreux qui demandait nos têtes à grand cris; arrivés à ce Comité on nous fit subir un interrogatoire et sur la déclaration que nous fîmes tous que nous étions prêtres insermentés, on jugea qu'il fallait s'assurer de nos personnes et, après avoir arraché les cannes de ceux d'entre nous qui en avaient, on nous conduisit à dix heures du soir dans l'église des Carmes Déchaux de la rue Vaugirard. Mr Serat, commissaire de la section, marchait à notre tête: il avait eu le soin de nous placer entre deux gardes bien armés nous enjoignant de les prendre par le bras, ce qui ne l'empêchait pas de se tourner souvent soit pour admirer l'ordre de la marche, soit pour veiller qu'aucun des prisonniers, car ce fût depuis le nom dont on nous honora, n'échappât à la vigilance des gardes.

Détention aux Carmes

Nous arrivâmes ainsi dans l'église où Mr le Commissaire, après avoir fait l'appel des prisonniers, recommanda à la nombreuse garde qu'il nous laissa de veiller soigneusement qu'il n'y eut entre nous aucune communication, ce qui fut bien exécuté. Ne pouvant donc nous procurer de nourriture ni de quoi nous coucher, quoique la plus part d'entre nous n'eut rien pris depuis la veille, nous primes le parti de passer la nuit sur des chaises que nous trouvâmes heureusement dans l'église. Toute cette nuit se passa à entendre les jurements horribles, les invectives et les obscénités des satellites qui nous gardaient; ils les terminèrent par le chant d'une messe de morts, sans doute pour nous annoncer à quoi nous attendre dans peu.
Nous ne fûmes guère mieux traités dans la journée du lendemain dimanche. Sur la demande que nous fîmes faire à la section qu'il nous fût permis d'entendre la Sainte Messe, après une longue et mûre délibération, elle nous accorda cette grâce et il semble que ce fut pour diminuer la joie que nous causait l'avantage d'assister aux Saints Mystères qu'on nous annonça bientôt après que le dimanche suivant un prêtre assermenté et bon citoyen de la communauté Saint-Sulpice, devait venir dire la messe militaire; on nous permit, enfin, de faire venir à nos dépens de quoi réparer nos forces déjà bien abattues, plus par les mauvais traitements de nos gardes que par le défaut de sommeil et de nourriture. Le vertueux et savant archevêque d'Arles fut particulièrement en but aux outrages de ces forcenés parmi lesquels se distingua un gendarme nommé Lévêque qui eut l'audace de poursuivre dans tous les coins de cette église Mr l'Archevêque pour lui envoyer dans le visage la fumée de sa pipe; à cet excès d'insolence le respectable prélat n'opposa jamais qu'une patience à toute épreuve et des représentations pleines de douceur et de charité. Il se réjouissait même, comme les apôtres, d'être jugé digne de souffrir pour la Foi dont il avait déjà été un des plus zélés défenseurs. Ainsi il se préparait par l'exercice des plus sublimes vertus chrétiennes à  recevoir la couronne que le seigneur lui destinait.
Les jours suivants on usa envers nous d'un peu plus d'humanité, on nous permit de prier et de converser ensemble. Dès cette instant il nous sembla avoir recouvré toute notre liberté. Les journées se passaient en prières, en lectures de piété et à des conversations vraiment chrétiennes, ou nous nous encouragions les uns les autres à souffrir en dignes soldats de Jésus Christ tout ce que nous devions attendre de la part de nos persécuteurs et de la fureur d'un peuple à qui on ne cessait de persuader que nos étions ses plus cruels ennemis.
Le nombre des prisonniers croissant de jour en jour, messieurs de la Section crûrent devoir nous accorder une heure de promenade le matin et le soir dans un des jardins des Révérends Pères Carmes où une nombreuse garde veillait soigneusement sur nous. Je dois cependant observer que ces mêmes gardes qui se présentaient ordinairement d'un air terrible et menaçant ne tardaient pas à s'adoucir envers nous tant ils étaient frappés du beau spectacle que présentait cette multitude d'innocentes victimes qui attendaient avec patience l'accomplissement des dessins de Dieu sur elles. J'en ai même vu qui ne pouvaient s'empêcher de s'attendrir sur notre sort et de récrier hautement sur l'injustice de notre détention. Plus d'une fois j'ai cru devoir les engager à être plus prudents, les assurant que nous ne nous plaignions point de notre sort et que notre unique peine était de nous voir indignement calomniés auprès du peuple dont nous avons toujours été les meilleurs amis.

Arrivée des prêtres d'Issy

Le 15 août, jour de Notre-Dame, nous entendîmes vers dix heures du soir dans la cour des Carmes des cris affreux et plusieurs coups de fusils; nous crûmes tous alors que s'en était fait de nous, chacun se retire dans le sanctuaire pour offrir à Dieu le sacrifice de sa vie et se mettre de nouveau sous la protection de l'auguste Reine des martyrs dont l'Eglise fait ce jour la fête. Le moment de la Providence n'était pas encore arrivé: c'était une troupe de prêtres vénérables que le bataillon du Finistère avait arraché de leur solitude de Saint-François-de-Sales et du séminaire de Saint-Sulpice d'Issy. Il me serait impossible d'exprimer le saisissement que j'éprouvais à la vue de ces vieillards respectables qui pouvaient à peine se soutenir. Les mauvais traitements qu'ils éprouvèrent dans ce trajet feraient frissonner d'horreur les âmes les moins sensibles. L'un d'eux, ne pouvant, à raison de ses infirmités, marcher assez vite au gré de ces cruels conducteurs, fût conduit à coups de bourrades, sa perruque au bout d'une pique.
Quand nous fûmes un peu revenus de notre frayeur, nous nous empressâmes de procurer à nos nouveaux hôtes tous les secours dont ils avaient besoin après la cruelle journée qu'ils venaient de passer. Nous fûmes bien dédommagés de nos peines par les beaux exemples que nous donnèrent dans la suite ces saints solitaires. La sérénité de leur visage, leur patience et leur résignation annonçaient assez la paix de leur âme. En effet ils n'avaient, comme nous, d'autre crime que de refuser le coupable serment.
Je ne finirais pas si je voulais raconter tout ce que j'ai vu d'édifiant dans le reste que nous avons passé dans cette prison. Si toutefois on peut appeler de ce nom un temple auguste rempli de ministres du Seigneur qui se préparaient à mourir pour Lui.

Visite de Manuel

Avant de faire le détail de tout ce que j'ai vu dans la journée du deux septembre, je dois observer que monsieur Manuel était venu l'avant veille visiter ses prisonniers et nous avait annoncer qu'on viendrait nous signifier le décret de déportation et qu'on nous rendrait la liberté le dimanche deux du mois, pour que nous puissions nous mettre en devoir d'obéir à la loi. La seule marque de compassion que nous donna ce digne magistrat fût de nous dire "qu'il y avait un peu de rigueur dans le traitement qu'on nous faisait éprouver. Mais, ajouta-t-il, nous vous le devions bien". Après quoi il nous salua poliment et se retira.

2 septembre

Nous voici à cette journée du deux septembre qui sera à jamais l'opprobre de la Nation et la gloire et le triomphe de l'Eglise. Le matin de cette fameuse journée se passa comme à l'ordinaire dans les exercices de la piété chrétienne. Vers midi, nous entendîmes battre la générale et gronder le canon d'alarme. Nous en fûmes moins effrayés que de la mauvaise garde que nous avions ce jour-là ce qui ne nous empêcha pas d'user envers elle de la même douceur et des mêmes égards que nous avions usage d'employer envers tous ceux à qui nous étions confiés. ô

Dans le Jardin

Vers les trois heures et demie on vint nous annoncer la promenade. Nous nous y rendons. J'eus l'honneur de promener longtemps avec le vertueux archevêque d'Arles avantage que je me procurais le plus souvent que je le pouvais, tant j'étais touché des grands exemples qu'il n'avait cessé de nous donner.
Vers les 4 heures, nous entendons de grandes clameurs au voisinage; peu de temps après, nous apercevons un groupe de forcenés qui nous montrent leurs piques au travers des barreaux d'une fenêtre. Nous ne doutâmes plus alors qu'ils ne vinssent pour nous égorger et nous nous empressâmes de nous demander et donner les uns aux autres l'absolution. Je ne quittais point Monsieur l'Archevêque, la force et la tranquillité qu'il conservait à la vue du danger que nous courions me soutenaient au milieu de mes alarmes;
Notre garde ne tarda pas à disparaître. Les assassins entrent dans le jardin armés de fusils à baïonnettes, de piques et de pistolets. Ils massacrent le premier qu'ils rencontrent. Un d'eux devance les autres et vint au devant de Mr l'Archevêque et moi. "Es-tu l'Archevêque d'Arles?" me dit-il en frémissant de rage. Je ne lui fis d'autre réponse que de hausser les épaules. "C'est donc toi?" reprit le furieux en s'adressant cette fois à Mr l'Archevêque. "Oui, je le suis", répondit-il aussitôt avec une contenance ferme et modeste. "C'est donc toi, reprit ce monstre, qui a fait répandre tant de sang à Arles. - Moi! répond encore Mr l'Archevêque, ne sache pas avoir fait du mal à personne. - Scélérat! répartit encore ce misérable. Eh bien je vais t'en faire à toi "Et aussitôt, il fond sur lui comme un tigre furieux et lui décharge un grand coup de sabre sur la tête. A ce premier coup, Mr l'Archevêque joint ses mains et s'en couvre le visage et, sans faire la moindre plainte, reçoit de ce forcené la mort à laquelle il s'était si bien préparé pendant sa captivité. Un second assassin jaloux de partager la gloire de son camarade vient encore enfoncer sa pique dans le corps de cet illustre martyr.
Dès le commencement de cette scène sanglante, j'avais été me placer auprès de la petite chapelle de la Sainte-Vierge qui est dans ce jardin, et m'étais réuni à un certain nombre de mes confrères. Ces furieux se rassemblent et nous enveloppent et font sur nous des décharges de coups de fusils et de pistolets. Je vis tomber à mes côtés Mr l'Evêque de Beauvais à qui je ne donnais aucun secours, le croyant mort, quoiqu'il n'eut qu'une jambe cassée. Ce qui étonnera sans doute, c'est que je n'ai pas entendu plaindre aucun de ceux que je vis massacrer.
Plusieurs de ceux qui avaient été se réfugier dans la chapelle, reçurent la mort en offrant à Dieu le sacrifice de leur vie.
Après avoir un peu assouvi leur rage, les assassins nous ordonnent de rentrer dans l'église sans cesser de nous tirer des coups de fusil. Je vis encore dans ce trajet tomber à mes côtés dom Massey, religieux bénédictin, et j'eus la douleur de ne pouvoir lui donner aucun secours.

Retour dans l'église

Rentrés dans l'Eglise au milieu des hurlements de ces furieux, nous nous prosternons au pied du crucifix qui y restait, seul et unique signe de religion. Nous restâmes là quelques temps à prier et à gémir de tous les blasphèmes et de toutes les horreurs que vomissaient ces forcenés. Un instant après il se fit parmi eux un grand silence, c'était Mr l'Evêque de Beauvais qu'on portait avec assez d'humanité. On le plaça sur un lit où son respectable frère, Mr l'Evêque de Saintes alla l'embrasser et lui donner tous les soins que sa tendresse lui suggérait. Nos bourreaux revinrent bientôt du mouvement de compassion et d'humanité que leur avait arraché la déplorable situation de Mr l'Evêque de Beauvais, et recommencent à nous accabler de toutes les invectives que l'Enfer leur suggérait.

Serment

En cet instant parait un commissaire de la Section qui implorait en notre faveur les droits de l'humanité. Il mit si peu de chaleur et d'intérêt dans son discours qu'il n'eut aucun succès. Dès qu'il fût sorti de l'église, on nous ordonna de cesser nos prières et de nous lever ; ce que nous fîmes aussitôt. Un d'eux nous demande alors d'un ton terrible et menaçant: "Avez vous prêté le serment? " Comme je me trouvais le plus près d'eux, je leur répondis que pas un de nous n'avait prêté ni ne prêterait ce serment, que je devais seulement leur observer que la plus part d'entre nous n'y était pas obligé et que la loi laissait la liberté aux autres de le prêter ou non". "C'est égal, reprirent ils, allons, passez, passez, votre compte est fait".

Intervention d'un garde national

Voyant que rien ne pouvait apaiser leur fureur, après une courte prière, je me détermine à aller me faire égorger. Je m'avance plein de confiance en la miséricorde de Dieu et content de ne pas être le témoin du massacre du reste de mes confrères. Comme je passais dans la chapelle de la Sainte Vierge pour me rendre au jardin qu'ils appelaient le parc aux cerfs, un garde national que je ne connais pas s'approche de moi et me dit avec un grand air d'intérêt: "Mon ami, sauvez vous!" Je crus alors devoir profiter du moyen de salut que me proposait ce brave homme et je gagne le corridor qui conduit à la petite porte du cloître, et aussitôt je me vois assailli d'une grêle de coups de baïonnettes dont neuf me blessèrent plus ou moins grièvement. Voyant qu'il n'y avait pas moyen d'attendrir mes bourreaux, je me détermine à reprendre le chemin du parc aux cerfs. Je suis encore arrêté par un autre garde national qui tâche de me soustraire aux coups furieux qu'on me portait et qui représente vivement que les autres m'ayant épargné et jugé innocent, ils ne devaient pas me traiter plus rigoureusement. Il fit les mêmes représentation au général des marseillais qui vint à passer et qui, me regardant d'un oeil foudroyant, dit brusquement au garde qui cherchait à me sauver: "Garde cet homme dans l'embrasure d'une porte, on le jugera". Sans doute qu'il espérait que quelqu'un de ses satellites viendrait achever de m'assommer dans mon refuge. Je fus donc conduit par mon garde dans cette embrasure de porte. Il me garda avec le plus de soin qu'il pût, me donnant toutes sortes de témoignage de compassion et d'intérêt, il me refusa même de recevoir cinq cents livres que j'avais sur moi me disant qu'il serait trop récompensé de ses peines si il était assez heureux pour me sauver la vie et que si il n'y réussissait pas il ne voulait pas absolument profiter de mes dépouilles.

Evasion

Je restais dans cet état d'incertitude jusqu'à la fin de ce malheureux massacre perdant toujours du sang et m'affaiblissant de plus en plus. Mon garde s'en apercevant et voyant le peuple entrer en foule soit pour piller nos effets soit pour jouir des spectacles que lui offrait le massacre de ses prétendus ennemis morts, me conseilla de tacher de me sauver dans cette foule. Je suivis son conseil et après m'être encore jeté dans les bras de la Providence, je me hasardais à percer cette foule et pus me réfugier chez une personne dont je connaissais le bon coeur et l'attachement pour moi. Je crois par prudence, taire son nom et conserver précieusement dans mon coeur les sentiments de reconnaissance qu'ont dus m'inspirer les soins empressés qu'elle et toute sa famille n'a cessé de me prodiguer tout le temps que j'ai été réfugié chez elle.
Voilà le détail des événements dont j'ai été le témoin et dont je puis certifier la vérité. Plaise à Dieu que je ne perdre jamais de vue les grands exemples que j'ai sous les yeux et l'engagement sacré que j'ai contracté envers mon Dieu dont la miséricorde m'a arraché miraculeusement des bras de la mort.
                                   
Lapize de Lapannonie, prêtre



Notes:
Pour détruire le bruit qui s'est répandu que Mr l'Archevêque d'Arles avait été la cause du massacre des Carmes en tirant lui même le premier coup de fusil, il suffit d'observer que le lendemain de notre emprisonnement on nous a tous fouillés et fait déposer entre les mains d'un commissaire nos couteaux, ciseaux, rasoirs, canifs, et tout ce qui ressemble à une arme et que tous les jours on faisait une visite très exacte jusque dans nos draps. On poussait même le scrupule jusqu'à partager en deux les pains qu'on nous portait, on visitait aussi les plats, ainsi que le linge blanc qu'on nous portait et le sale que nous rendions. Quand on venait nous voir il y avait toujours un garde à côté de l'étranger. Comment avec ses précautions aurions nous pu nous procurer des armes?

2ème note
J'ai oublié en parlant du massacre de Mr l'Archevêque d'Arles que son assassin après avoir consommé son crime lui avait arraché sa montre et l'avait montré à ses camarades d'un air content et satisfait.

3ème note
Parmi les horreurs que vomissaient nos bourreaux, les plus affreuses regardaient notre Saint Père le Pape. Ils le qualifiaient d'antéchrist, de chef de brigands, de scélérat, d'hypocrite et lui donnant mille autres que je n'ai point retenu tant j'étais occupé du sacrifice que je devais faire dans peu.

4ème note
Des personnes très digne de foi m'ont dit tenir de la femme d'un fossoyeur de Saint-Sulpice que lui et ses compagnons étaient prévenus trois jours d'avance du massacre qui devait avoir lieu le 2 septembre et que chacun d'eux avait reçu 300 livres pour faire des fosses au cimetière de Vaugirard et pour venir aider à dépouiller les morts après l'expédition.

5ème note
Ces mêmes personnes dont je viens de parler étaient venus aux Carmes peu de temps avant le massacre. A peine furent elles sorties qu'elles entendirent des hurlements et des coups de fusils. Il est donc probable que nos assassins étaient cachés dans l'intérieur du monastère. La garde pouvait elle l'ignorer? Au sujet de cette garde on remarque qu'elle était toute ce jour composée de gens à pique et de la plus mauvaise mine. Je suis porté à croire qu'elle partagea les travaux et la gloire de messieurs les marseillais.
Il est bon d'observer que quand ce massacre a commencé les assassins n'étaient que douze ou quinze. Apparemment, ils furent trompés par les cris qu'ils entendirent du côté de Saint-Sulpice. Leurs camarades au lieu de venir aux Carmes dont ils devaient leur ouvrir les portes allèrent commencer le massacre à l'Abbaye. Aussi l'un d'eux criait il à ceux qui nous tirèrent les premiers coups de fusil, qu'il n'était pas encore temps. Des personnes qui étaient dans la rue Vaugirard, m'ont assuré n'avoir vu personne entrer aux Carmes que longtemps après le commencement du massacre.

6ème note
On assure que ces assassins voulaient faire grâce à Mr le comte de Valfons qui n'avait été emprisonné qu'à cause de son attachement à la foi catholique dont je lui ai entendu moi même faire une profession solennelle devant messieurs les Commissaires de la section. Mais ce digne soldat de Jésus Christ leur demanda à son tour, comme une grâce, de mourir à côté du saint prêtre, Mr Guilminé de la Communauté Saint-Roch, à qui il devait, après Dieu les sentiments de religion dont il était pénétré. J'ai souvent entendu ce pieux fidèle parler du bonheur de ceux qui souffrent pour Jésus Christ. Il était aisé de s'apercevoir alors de l'ardeur qu'il avait pour le martyr. Jamais je n'ai eu l'avantage de converser avec lui que je ne me sois senti mieux disposé à tout souffrir pour mon Dieu et sa Sainte religion. Ses discours produisaient le même effet sur tous ceux qui l'entendaient. Son assiduité à la prière et sa charité envers nous nous édifiaient encore plus.
Après avoir déclaré aux commissaires son nom de baptême, il leur dit qu'il n'avait d'autre profession que celle d'être catholique, apostolique et romain. Les Commissaires eurent beau insister, ils ne surent que par une voie étrangère qu'il avait été capitaine de cavalerie.

7ème note
je me sauvais du massacre au déclin du jour. Le massacre et le pillage duraient encore et je puis attester que messieurs les gens-d'arme du corps de garde de la rue de Vaugirard étaient les bras croisés sur la porte de ce même corps de garde qui est à deux pas des Carmes.