L'horreur que m'inspire le souvenir
du massacre fait aux Carmes de la rue de Vaugirard et la part que j'y ai
eu moi même m'empêcheraient sans doute d'en raconter les détails
si je n'avais cru devoir déférer à l'avis d'un ecclésiastique
aussi éclairé que pieux qui m'assure que ce récit pouvait
contribuer à l'édification des vrais fidèles et à
la gloire de l'Eglise. Dans cette vue seulement, je vais rapporter simplement
les faits dont j'ai été le témoin sans me permettre
d'y ajouter des réflexions qu'ils suggèrent assez d'eux même.
Arrestation
Le onze août fut le signal de la persécution
qu'on préparait contre les ecclésiastiques: dans cette journée
qui était, disait-on, consacrée à la recherche des ennemis
de la Patrie et des conspirateurs, nous fûmes arrêtés
par les différentes sections de Paris au nombre de quarante six ou
sept et conduits d'abord au Comité de la Section du Luxembourg au
milieu des huées d'un peuple nombreux qui demandait nos têtes
à grand cris; arrivés à ce Comité on nous fit
subir un interrogatoire et sur la déclaration que nous fîmes
tous que nous étions prêtres insermentés, on jugea qu'il
fallait s'assurer de nos personnes et, après avoir arraché
les cannes de ceux d'entre nous qui en avaient, on nous conduisit à
dix heures du soir dans l'église des Carmes Déchaux de la rue
Vaugirard. Mr Serat, commissaire de la section, marchait à notre tête:
il avait eu le soin de nous placer entre deux gardes bien armés nous
enjoignant de les prendre par le bras, ce qui ne l'empêchait pas de
se tourner souvent soit pour admirer l'ordre de la marche, soit pour veiller
qu'aucun des prisonniers, car ce fût depuis le nom dont on nous honora,
n'échappât à la vigilance des gardes.
Détention aux Carmes
Nous arrivâmes ainsi dans l'église où
Mr le Commissaire, après avoir fait l'appel des prisonniers, recommanda
à la nombreuse garde qu'il nous laissa de veiller soigneusement qu'il
n'y eut entre nous aucune communication, ce qui fut bien exécuté.
Ne pouvant donc nous procurer de nourriture ni de quoi nous coucher, quoique
la plus part d'entre nous n'eut rien pris depuis la veille, nous primes le
parti de passer la nuit sur des chaises que nous trouvâmes heureusement
dans l'église. Toute cette nuit se passa à entendre les jurements
horribles, les invectives et les obscénités des satellites
qui nous gardaient; ils les terminèrent par le chant d'une messe de
morts, sans doute pour nous annoncer à quoi nous attendre dans peu.
Nous ne fûmes guère mieux traités
dans la journée du lendemain dimanche. Sur la demande que nous fîmes
faire à la section qu'il nous fût permis d'entendre la Sainte
Messe, après une longue et mûre délibération,
elle nous accorda cette grâce et il semble que ce fut pour diminuer
la joie que nous causait l'avantage d'assister aux Saints Mystères
qu'on nous annonça bientôt après que le dimanche suivant
un prêtre assermenté et bon citoyen de la communauté
Saint-Sulpice, devait venir dire la messe militaire; on nous permit, enfin,
de faire venir à nos dépens de quoi réparer nos forces
déjà bien abattues, plus par les mauvais traitements de nos
gardes que par le défaut de sommeil et de nourriture. Le vertueux
et savant archevêque d'Arles fut particulièrement en but aux
outrages de ces forcenés parmi lesquels se distingua un gendarme nommé
Lévêque qui eut l'audace de poursuivre dans tous les coins de
cette église Mr l'Archevêque pour lui envoyer dans le visage
la fumée de sa pipe; à cet excès d'insolence le respectable
prélat n'opposa jamais qu'une patience à toute épreuve
et des représentations pleines de douceur et de charité. Il
se réjouissait même, comme les apôtres, d'être jugé
digne de souffrir pour la Foi dont il avait déjà été
un des plus zélés défenseurs. Ainsi il se préparait
par l'exercice des plus sublimes vertus chrétiennes à
recevoir la couronne que le seigneur lui destinait.
Les jours suivants on usa envers nous d'un peu plus
d'humanité, on nous permit de prier et de converser ensemble. Dès
cette instant il nous sembla avoir recouvré toute notre liberté.
Les journées se passaient en prières, en lectures de piété
et à des conversations vraiment chrétiennes, ou nous nous encouragions
les uns les autres à souffrir en dignes soldats de Jésus Christ
tout ce que nous devions attendre de la part de nos persécuteurs et
de la fureur d'un peuple à qui on ne cessait de persuader que nos étions
ses plus cruels ennemis.
Le nombre des prisonniers croissant de jour en jour,
messieurs de la Section crûrent devoir nous accorder une heure de promenade
le matin et le soir dans un des jardins des Révérends Pères
Carmes où une nombreuse garde veillait soigneusement sur nous. Je
dois cependant observer que ces mêmes gardes qui se présentaient
ordinairement d'un air terrible et menaçant ne tardaient pas à
s'adoucir envers nous tant ils étaient frappés du beau spectacle
que présentait cette multitude d'innocentes victimes qui attendaient
avec patience l'accomplissement des dessins de Dieu sur elles. J'en ai même
vu qui ne pouvaient s'empêcher de s'attendrir sur notre sort et de récrier
hautement sur l'injustice de notre détention. Plus d'une fois j'ai
cru devoir les engager à être plus prudents, les assurant que
nous ne nous plaignions point de notre sort et que notre unique peine était
de nous voir indignement calomniés auprès du peuple dont nous
avons toujours été les meilleurs amis.
Arrivée des prêtres d'Issy
Le 15 août, jour de Notre-Dame, nous entendîmes
vers dix heures du soir dans la cour des Carmes des cris affreux et plusieurs
coups de fusils; nous crûmes tous alors que s'en était fait
de nous, chacun se retire dans le sanctuaire pour offrir à Dieu le
sacrifice de sa vie et se mettre de nouveau sous la protection de l'auguste
Reine des martyrs dont l'Eglise fait ce jour la fête. Le moment de
la Providence n'était pas encore arrivé: c'était une
troupe de prêtres vénérables que le bataillon du Finistère
avait arraché de leur solitude de Saint-François-de-Sales et
du séminaire de Saint-Sulpice d'Issy. Il me serait impossible d'exprimer
le saisissement que j'éprouvais à la vue de ces vieillards
respectables qui pouvaient à peine se soutenir. Les mauvais traitements
qu'ils éprouvèrent dans ce trajet feraient frissonner d'horreur
les âmes les moins sensibles. L'un d'eux, ne pouvant, à raison
de ses infirmités, marcher assez vite au gré de ces cruels
conducteurs, fût conduit à coups de bourrades, sa perruque au
bout d'une pique.
Quand nous fûmes un peu revenus de notre frayeur,
nous nous empressâmes de procurer à nos nouveaux hôtes
tous les secours dont ils avaient besoin après la cruelle journée
qu'ils venaient de passer. Nous fûmes bien dédommagés
de nos peines par les beaux exemples que nous donnèrent dans la suite
ces saints solitaires. La sérénité de leur visage, leur
patience et leur résignation annonçaient assez la paix de leur
âme. En effet ils n'avaient, comme nous, d'autre crime que de refuser
le coupable serment.
Je ne finirais pas si je voulais raconter tout ce que
j'ai vu d'édifiant dans le reste que nous avons passé dans
cette prison. Si toutefois on peut appeler de ce nom un temple auguste rempli
de ministres du Seigneur qui se préparaient à mourir pour Lui.
Visite de Manuel
Avant de faire le détail de tout ce que j'ai
vu dans la journée du deux septembre, je dois observer que monsieur
Manuel était venu l'avant veille visiter ses prisonniers et nous avait
annoncer qu'on viendrait nous signifier le décret de déportation
et qu'on nous rendrait la liberté le dimanche deux du mois, pour que
nous puissions nous mettre en devoir d'obéir à la loi. La seule
marque de compassion que nous donna ce digne magistrat fût de nous
dire "qu'il y avait un peu de rigueur dans le traitement qu'on nous faisait
éprouver. Mais, ajouta-t-il, nous vous le devions bien". Après
quoi il nous salua poliment et se retira.
2 septembre
Nous voici à cette journée du deux septembre
qui sera à jamais l'opprobre de la Nation et la gloire et le triomphe
de l'Eglise. Le matin de cette fameuse journée se passa comme à
l'ordinaire dans les exercices de la piété chrétienne.
Vers midi, nous entendîmes battre la générale et gronder
le canon d'alarme. Nous en fûmes moins effrayés que de la mauvaise
garde que nous avions ce jour-là ce qui ne nous empêcha pas
d'user envers elle de la même douceur et des mêmes égards
que nous avions usage d'employer envers tous ceux à qui nous étions
confiés. ô
Dans le Jardin
Vers les trois heures et demie on vint nous annoncer
la promenade. Nous nous y rendons. J'eus l'honneur de promener longtemps
avec le vertueux archevêque d'Arles avantage que je me procurais le
plus souvent que je le pouvais, tant j'étais touché des grands
exemples qu'il n'avait cessé de nous donner.
Vers les 4 heures, nous entendons de grandes clameurs
au voisinage; peu de temps après, nous apercevons un groupe de forcenés
qui nous montrent leurs piques au travers des barreaux d'une fenêtre.
Nous ne doutâmes plus alors qu'ils ne vinssent pour nous égorger
et nous nous empressâmes de nous demander et donner les uns aux autres
l'absolution. Je ne quittais point Monsieur l'Archevêque, la force et
la tranquillité qu'il conservait à la vue du danger que nous
courions me soutenaient au milieu de mes alarmes;
Notre garde ne tarda pas à disparaître.
Les assassins entrent dans le jardin armés de fusils à baïonnettes,
de piques et de pistolets. Ils massacrent le premier qu'ils rencontrent.
Un d'eux devance les autres et vint au devant de Mr l'Archevêque et
moi. "Es-tu l'Archevêque d'Arles?" me dit-il en frémissant de
rage. Je ne lui fis d'autre réponse que de hausser les épaules.
"C'est donc toi?" reprit le furieux en s'adressant cette fois à Mr
l'Archevêque. "Oui, je le suis", répondit-il aussitôt
avec une contenance ferme et modeste. "C'est donc toi, reprit ce monstre,
qui a fait répandre tant de sang à Arles. - Moi! répond
encore Mr l'Archevêque, ne sache pas avoir fait du mal à personne.
- Scélérat! répartit encore ce misérable. Eh
bien je vais t'en faire à toi "Et aussitôt, il fond sur lui
comme un tigre furieux et lui décharge un grand coup de sabre sur
la tête. A ce premier coup, Mr l'Archevêque joint ses mains et
s'en couvre le visage et, sans faire la moindre plainte, reçoit de
ce forcené la mort à laquelle il s'était si bien préparé
pendant sa captivité. Un second assassin jaloux de partager la gloire
de son camarade vient encore enfoncer sa pique dans le corps de cet illustre
martyr.
Dès le commencement de cette scène sanglante,
j'avais été me placer auprès de la petite chapelle de
la Sainte-Vierge qui est dans ce jardin, et m'étais réuni à
un certain nombre de mes confrères. Ces furieux se rassemblent et
nous enveloppent et font sur nous des décharges de coups de fusils
et de pistolets. Je vis tomber à mes côtés Mr l'Evêque
de Beauvais à qui je ne donnais aucun secours, le croyant mort, quoiqu'il
n'eut qu'une jambe cassée. Ce qui étonnera sans doute, c'est
que je n'ai pas entendu plaindre aucun de ceux que je vis massacrer.
Plusieurs de ceux qui avaient été se
réfugier dans la chapelle, reçurent la mort en offrant à
Dieu le sacrifice de leur vie.
Après avoir un peu assouvi leur rage, les assassins
nous ordonnent de rentrer dans l'église sans cesser de nous tirer
des coups de fusil. Je vis encore dans ce trajet tomber à mes côtés
dom Massey, religieux bénédictin, et j'eus la douleur de ne
pouvoir lui donner aucun secours.
Retour dans l'église
Rentrés dans l'Eglise au milieu des hurlements
de ces furieux, nous nous prosternons au pied du crucifix qui y restait,
seul et unique signe de religion. Nous restâmes là quelques
temps à prier et à gémir de tous les blasphèmes
et de toutes les horreurs que vomissaient ces forcenés. Un instant
après il se fit parmi eux un grand silence, c'était Mr l'Evêque
de Beauvais qu'on portait avec assez d'humanité. On le plaça
sur un lit où son respectable frère, Mr l'Evêque de Saintes
alla l'embrasser et lui donner tous les soins que sa tendresse lui suggérait.
Nos bourreaux revinrent bientôt du mouvement de compassion et d'humanité
que leur avait arraché la déplorable situation de Mr l'Evêque
de Beauvais, et recommencent à nous accabler de toutes les invectives
que l'Enfer leur suggérait.
Serment
En cet instant parait un commissaire de la Section
qui implorait en notre faveur les droits de l'humanité. Il mit si
peu de chaleur et d'intérêt dans son discours qu'il n'eut aucun
succès. Dès qu'il fût sorti de l'église, on nous
ordonna de cesser nos prières et de nous lever ; ce que nous fîmes
aussitôt. Un d'eux nous demande alors d'un ton terrible et menaçant:
"Avez vous prêté le serment? " Comme je me trouvais le plus
près d'eux, je leur répondis que pas un de nous n'avait prêté
ni ne prêterait ce serment, que je devais seulement leur observer que
la plus part d'entre nous n'y était pas obligé et que la loi
laissait la liberté aux autres de le prêter ou non". "C'est
égal, reprirent ils, allons, passez, passez, votre compte est fait".
Intervention d'un garde national
Voyant que rien ne pouvait apaiser leur fureur, après
une courte prière, je me détermine à aller me faire
égorger. Je m'avance plein de confiance en la miséricorde de
Dieu et content de ne pas être le témoin du massacre du reste
de mes confrères. Comme je passais dans la chapelle de la Sainte Vierge
pour me rendre au jardin qu'ils appelaient le parc aux cerfs, un garde national
que je ne connais pas s'approche de moi et me dit avec un grand air d'intérêt:
"Mon ami, sauvez vous!" Je crus alors devoir profiter du moyen de salut que
me proposait ce brave homme et je gagne le corridor qui conduit à la
petite porte du cloître, et aussitôt je me vois assailli d'une
grêle de coups de baïonnettes dont neuf me blessèrent plus
ou moins grièvement. Voyant qu'il n'y avait pas moyen d'attendrir mes
bourreaux, je me détermine à reprendre le chemin du parc aux
cerfs. Je suis encore arrêté par un autre garde national qui
tâche de me soustraire aux coups furieux qu'on me portait et qui représente
vivement que les autres m'ayant épargné et jugé innocent,
ils ne devaient pas me traiter plus rigoureusement. Il fit les mêmes
représentation au général des marseillais qui vint à
passer et qui, me regardant d'un oeil foudroyant, dit brusquement au garde
qui cherchait à me sauver: "Garde cet homme dans l'embrasure d'une
porte, on le jugera". Sans doute qu'il espérait que quelqu'un de ses
satellites viendrait achever de m'assommer dans mon refuge. Je fus donc conduit
par mon garde dans cette embrasure de porte. Il me garda avec le plus de
soin qu'il pût, me donnant toutes sortes de témoignage de compassion
et d'intérêt, il me refusa même de recevoir cinq cents
livres que j'avais sur moi me disant qu'il serait trop récompensé
de ses peines si il était assez heureux pour me sauver la vie et que
si il n'y réussissait pas il ne voulait pas absolument profiter de
mes dépouilles.
Evasion
Je restais dans cet état d'incertitude jusqu'à
la fin de ce malheureux massacre perdant toujours du sang et m'affaiblissant
de plus en plus. Mon garde s'en apercevant et voyant le peuple entrer en
foule soit pour piller nos effets soit pour jouir des spectacles que lui
offrait le massacre de ses prétendus ennemis morts, me conseilla de
tacher de me sauver dans cette foule. Je suivis son conseil et après
m'être encore jeté dans les bras de la Providence, je me hasardais
à percer cette foule et pus me réfugier chez une personne dont
je connaissais le bon coeur et l'attachement pour moi. Je crois par prudence,
taire son nom et conserver précieusement dans mon coeur les sentiments
de reconnaissance qu'ont dus m'inspirer les soins empressés qu'elle
et toute sa famille n'a cessé de me prodiguer tout le temps que j'ai
été réfugié chez elle.
Voilà le détail des événements
dont j'ai été le témoin et dont je puis certifier la
vérité. Plaise à Dieu que je ne perdre jamais de vue
les grands exemples que j'ai sous les yeux et l'engagement sacré que
j'ai contracté envers mon Dieu dont la miséricorde m'a arraché
miraculeusement des bras de la mort.
Lapize de Lapannonie, prêtre
Notes:
Pour détruire le bruit qui s'est répandu
que Mr l'Archevêque d'Arles avait été la cause du massacre
des Carmes en tirant lui même le premier coup de fusil, il suffit d'observer
que le lendemain de notre emprisonnement on nous a tous fouillés et
fait déposer entre les mains d'un commissaire nos couteaux, ciseaux,
rasoirs, canifs, et tout ce qui ressemble à une arme et que tous les
jours on faisait une visite très exacte jusque dans nos draps. On
poussait même le scrupule jusqu'à partager en deux les pains
qu'on nous portait, on visitait aussi les plats, ainsi que le linge blanc
qu'on nous portait et le sale que nous rendions. Quand on venait nous voir
il y avait toujours un garde à côté de l'étranger.
Comment avec ses précautions aurions nous pu nous procurer des armes?
2ème note
J'ai oublié en parlant du massacre de Mr l'Archevêque
d'Arles que son assassin après avoir consommé son crime lui
avait arraché sa montre et l'avait montré à ses camarades
d'un air content et satisfait.
3ème note
Parmi les horreurs que vomissaient nos bourreaux, les
plus affreuses regardaient notre Saint Père le Pape. Ils le qualifiaient
d'antéchrist, de chef de brigands, de scélérat, d'hypocrite
et lui donnant mille autres que je n'ai point retenu tant j'étais
occupé du sacrifice que je devais faire dans peu.
4ème note
Des personnes très digne de foi m'ont dit tenir
de la femme d'un fossoyeur de Saint-Sulpice que lui et ses compagnons étaient
prévenus trois jours d'avance du massacre qui devait avoir lieu le
2 septembre et que chacun d'eux avait reçu 300 livres pour faire des
fosses au cimetière de Vaugirard et pour venir aider à dépouiller
les morts après l'expédition.
5ème note
Ces mêmes personnes dont je viens de parler étaient
venus aux Carmes peu de temps avant le massacre. A peine furent elles sorties
qu'elles entendirent des hurlements et des coups de fusils. Il est donc probable
que nos assassins étaient cachés dans l'intérieur du
monastère. La garde pouvait elle l'ignorer? Au sujet de cette garde
on remarque qu'elle était toute ce jour composée de gens à
pique et de la plus mauvaise mine. Je suis porté à croire qu'elle
partagea les travaux et la gloire de messieurs les marseillais.
Il est bon d'observer que quand ce massacre a commencé
les assassins n'étaient que douze ou quinze. Apparemment, ils furent
trompés par les cris qu'ils entendirent du côté de Saint-Sulpice.
Leurs camarades au lieu de venir aux Carmes dont ils devaient leur ouvrir
les portes allèrent commencer le massacre à l'Abbaye. Aussi
l'un d'eux criait il à ceux qui nous tirèrent les premiers
coups de fusil, qu'il n'était pas encore temps. Des personnes qui
étaient dans la rue Vaugirard, m'ont assuré n'avoir vu personne
entrer aux Carmes que longtemps après le commencement du massacre.
6ème note
On assure que ces assassins voulaient faire grâce
à Mr le comte de Valfons qui n'avait été emprisonné
qu'à cause de son attachement à la foi catholique dont je lui
ai entendu moi même faire une profession solennelle devant messieurs
les Commissaires de la section. Mais ce digne soldat de Jésus Christ
leur demanda à son tour, comme une grâce, de mourir à
côté du saint prêtre, Mr Guilminé de la Communauté
Saint-Roch, à qui il devait, après Dieu les sentiments de religion
dont il était pénétré. J'ai souvent entendu ce
pieux fidèle parler du bonheur de ceux qui souffrent pour Jésus
Christ. Il était aisé de s'apercevoir alors de l'ardeur qu'il
avait pour le martyr. Jamais je n'ai eu l'avantage de converser avec lui
que je ne me sois senti mieux disposé à tout souffrir pour
mon Dieu et sa Sainte religion. Ses discours produisaient le même effet
sur tous ceux qui l'entendaient. Son assiduité à la prière
et sa charité envers nous nous édifiaient encore plus.
Après avoir déclaré aux commissaires
son nom de baptême, il leur dit qu'il n'avait d'autre profession que
celle d'être catholique, apostolique et romain. Les Commissaires eurent
beau insister, ils ne surent que par une voie étrangère qu'il
avait été capitaine de cavalerie.
7ème note
je me sauvais du massacre au déclin du jour.
Le massacre et le pillage duraient encore et je puis attester que messieurs
les gens-d'arme du corps de garde de la rue de Vaugirard étaient les
bras croisés sur la porte de ce même corps de garde qui est
à deux pas des Carmes.