Copie du Mémoire adressé par J. B. Thomas, employé à la Commission des travaux publics lors de sa détention à Port-Libre
aux Représentants du Peuple composant le Comité de Sûreté Générale

Il est accusé, entre autre, d'avoir délivré des bons aux égorgeurs de septembre 1792 à l'Abbaye                                                                                                            
     Le quatre Prairial dernier, j'étais aux Thuileries du nombre des bons citoyens armés pour la défense de la Représentation nationale lorsque le citoyen Lambinet tenta les moyens de me faire assassiner par des jeunes gens qui ne me connaissaient pas en me désignant comme un jacobin, un terroriste et un buveur de sang. Je ne dû ma conservation qu'à l'intrépidité d'un dragon défenseur de la patrie, qui me couvrit de son corps et détourna les baïonnettes dirigées contre moi.
Ces jeunes gens dirigés par Lambinet me traînèrent au Comité de Sûreté générale où je ne fut point entendu et de là transféré, lié comme un criminel, à la maison d'arrêt de Port-Libre où je restai 44 jours.
Le 14 messidor vous prîtes un arrêté qui me rendait à la liberté sur l'attestation de ma section (que Lambinet n'avait pu égarer sur mon compte) et du Comité de surveillance qu'il n'existait aucune plainte ni dénonciation contre moi.
Lambinet, qui était avec moi employé à la Commission des travaux publics, et sur le compte duquel je me tairai parce que l'idée de la vengeance n'entra jamais dans mon coeur, vit sans doute avec peine un père de famille, envers lequel il a tant de torts, rendu à la liberté, sollicita près de vous un arrêté qui ordonnait ma réincarcération, sous le prétexte que j'avais signé des bons de subsistance pour les égorgeurs du mois de septembre (1).


Il est douloureux pour l'homme probe et sensible qui a bien rempli ses devoirs dans des circonstances difficiles d'avoir à rappeler à sa mémoire des moments d'horreur et qui lui arrachent encore des larmes en frissonnant d'épouvante......!
Je prie le Comité de sûreté générale de se reporter à l'époque du 10 août où la royauté fut abattue par le Peuple, celui de Paris renouvela tous ses magistrats et les assemblées de section furent permanentes. Celle des Quatre nations, aujourd'hui l'Unité, nomma le 18 août même année 44 citoyens dont j'étais du nombre pour remplir provisoirement les fonctions attribuées au juge de paix, au commissaire de Police et le civil de l'arrondissement de la Section, lui rendre compte jour par jour des opérations; ce comité provisoire était sans moyen pour empêcher le désordre, colle sans connaissance de celui qui arriva le 2 septembre et pour lequel on cherche à l'inculper.
Le 2 septembre ce Comité n'était point encore organisé, la générale fut battue dans la Section vers les deux heures 1/2. A ce signal du danger je cours au Comité où était mon poste. J'y arrive, avec trois de mes collègues, les citoyens Monnot, Maillot et Sommé, nous y trouvâmes les citoyens Hotteterre, aujourd'hui juge de paix, et Plougouet, Secrétaire au Comité de S.S. Au même instant était dans la cours six voitures amenant de la mairie 24 personnes; elles étaient accompagnées d'un grand nombre d'hommes armés qui les dirent entrer dans la Comité en criant que c'était des ennemis de la Patrie, des scélérats, qu'il nous les fallait juger à l'instant pour être ensuite par eux..... ! Fut-il jamais  une positions plus cruelle et plus douloureuse.... ? Six commissaires de section assaillis par une troupe de furieux poussant des hurlements leur ordonnant impérativement d'exercer le ministère de juge ....! Les malheureux gémissaient en demandant protection à ces commissaires qui en avaient besoin eux-mêmes... Oh! Souvenir affreux, oh! jour plein d'horreur pourquoi y ai-je survécu ....? Après nos efforts inutiles pour détourner ces monstres de leurs projets homicides, je fus pris à différentes fois pour être le premier sacrifié. leur rage ne pouvant plus se contenir, ils assommèrent à nos pieds deux ou trois de ces 24 victimes amenées de la Mairie, les traînant dans la cour et nous rendant responsables des 22 autres malgré que la porte fut inaccessible à tous autres qu'aux assassins.
Dans ce moment de danger et d'horreur, notre courage se ranima et nous faisant serment de mourir à notre poste et d'employer tous nos moyens pour conserver à la vie quelques unes des victimes renfermées avec nous. Dieu bénissant cette résolution nous fourni l'idée de placer autour d'une table quatre de ces victimes en leur recommandant de se faire passer pour commissaires en mettant des papiers en ordre. Ces quatre personnes étaient l'abbé Sicard, un de ses collaborateurs, le citoyen Marivaux et un chanoine de Metz.
L'expédition d'assommer dans le local du Comité ces 20 personnes dura environ une demie heure.... Oh âmes sensibles vous plaindrez notre position.... heureusement que ces monstres ne s'avisèrent pas de compter leurs victimes, c'était de nous s'ils se fussent aperçu des quatre que nous leur avions soustraits.
La porte du Comité devint libre après que perquisition fut faite par les brigands pour s'assurer s'il ne s'était échappé personne, alors nos collègues entrèrent, nous plaignirent et nous assurèrent qu'ils ne nous quitteraient pas.
Le 1er usage que nous fîmes de notre liberté fut d'envoyer deux de nos membres à l'assemblée générale (qui délibérait) lui reprocher les massacres qui venaient de se commettre sous ses yeux et les dangers auxquels nous avions été exposés, de sommer le commandant de la Section de prendre des mesures pour empêcher la continuation de ce désordre en faisant surveiller la prison; sur la réponse de ce commandant qu'il n'avait pas d'ordre supérieurs pour agir, il lui fut enjoint d'aller sur le champ les chercher et fut accompagné par le citoyen Luton, capitaine.
Le Comité envoya encore sur le champ au conseil général de la commune le citoyen Jourdan, son président et Monnot pour lui faire connaître cet événement et lui demander des secours; il se contenta d'envoyer deux de ses membres qui ne firent que paraître.
Pendant cet intervalle les assassins prirent Hotteterre, vice-président, et Joly, secrétaire, pour aller dans la cour inventorier les effets précieux, or, argent et assignats trouvés sur les morts, après description faites les assassin en formèrent es paquets dans des mouchoirs, y apposèrent des cachets et les confièrent ensuite à la garde du Comité en lui faisant les plus grandes menaces s'il s'en dessaisissait avant qu'ils ne fussent tous présents pour partager entre eux.
Le Comité après avoir employé tout ce qui était humainement possible d'employer eut encore le bonheur de sauver cinq personnes de celles qui étaient au réfectoire.
Enfin le désordre étant à son comble, ne pouvant l'arrêter puisque la force armée refusa constamment d'obéir, le Comité s'occupa de faire enlever les corps morts entassés dans la cour, pour que le jour diminua de l'horreur de la nuit, en conséquence il fit chercher des voituriers et des hommes pour charger ces cadavres; le comité pensa qu'il était de l'humanité d'enlever promptement les corps de ces malheureux autant que par égard pour les âmes sensibles témoins de pareils horreur. pour que cet ouvrage rebutant se fit promptement, le Comité cru devoir donner des bons pour le prix convenu avec le voiturier, et des bons à des marchands de vin pour la subsistance des ouvriers occupés à charger les voitures.
C'est de ces bons dont il s'agit que Lambinet a imprimé de sang, dit-on, pour former son accusation contre moi; mais nous étions 44 et au mois 30 ont signé de ces bons; celui ou ceux qu'il peut avoir présentés comme signés de moi le sont encore au moins par deux de mes collègues; pourquoi suis-je seul attaqué ? C'est que Lambinet en veut à l'homme et non à la chose ? C'est qu'on veut punir en moi un ami de la révolution qui lui atout sacrifié en lui suscitant un crime de ce qui est une vertu..... Car je pense que le courage et l'humanité sont encore regardés comme de la vertu. Eh bien citoyens représentant vous en jugerez, vous déciderez dans votre sagesse, si, d'avoir coopérer avec 43 autres à sauver deux cent neuf personnes et de grandes richesses pour les familles des victimes est un crime pour moi seul.
Vous jugerez, si, d'avoir vu toutes les horreurs de la mort m'environnant en courant à mon devoir avec six de mes collègues doit être pour moi seul un motif de proscription, enfin vous jugerez, si, d'avoir été signataire en troisième d'un ou plusieurs bons pour qu'on donne des vivres à des charretiers qui refusaient de faire cet enlèvement si on ne leur donnait à boire, je suis bien plus criminel que mes collègues, et vous  jugerez encore, si d'être resté à notre poste n'était pas un acte d'amour pour l'humanité. Si Lambinet qui est dépositaire de tous les procès-verbaux des faits que je viens de citer. Il est archiviste de la Section de l'Unité vous les eut communiqués, vous auriez vu avec attendrissement les lettres écrites par les neuf personnes sauvées par le comité en remerciement de la vie qu'elles lui devaient; vous auriez vu aussi celle des  religieux de la Charité qui annonce que le citoyen Bourgeat et moi avons au péril de notre vie conservé celle de deux soldats suisses malades à cet hôpital. Vous eussiez vu dans le procès-verbal qui mentionne la présence de Billaud Varenne pour ordonner au comité au nom de la commune e payer les ouvriers sur les sommes trouvées sur les victimes, vous auriez vu déjà comme sa proposition fut rejetée et pour conserver ce dépôt sacré aux familles, un des membres du comité préféra d'en faire l'avance.
Je pardonne à mon dénonciateur s'il cesse d'être méchant, je vous demande justice en me traduisant promptement devant les tribunaux ou rendez moi à ma famille éplorée et à la liberté que j'ai toujours chérie.