RELATION DU TRISTE ET CRUEL EVENEMENT ARRIVE AUX CARMES LE DEUX DU MOIS DE SEPTEMBRE 1792 ET DES CIRCONSTANCES QUI L'ONT PRECEDE.
par l'abbé Jean-Baptiste Bardez, ancien curé de La Ferté-Alais (Essonne)


Reproduit d’après le manuscrit des Archives de France des Jésuites à Vanves.. Mesurant 0,320 x 0,195, il comporte 20 pages, l'encre en est complètement jaunie; et présente de nombreuses ratures. Il n’est pas signé, mais l'auteur se définissant comme le curé de la Ferté-Alais, il a pu être authentifié pour le compte de la commission de béatification par des experts graphologues en comparaison avec des documents officiels de la paroisse de la Ferté-Alais. Il a certainement été écrit peu après l’arrivée de l’abbé Bardet en Angleterre et remis à l’abbé Baruel, ancien jésuite résidant en Angleterre, qui recueillait alors tous les documents et témoignages relatifs aux massacres de septembre.
Les sous titres ont été rajoutés pour la commodité de la lecture
 
Arrestation

Je fus arrêté le vingt et un du mois d'août à dix heures du matin, dans la maison de M. le comte de Mallet, premier Chambellan de Monsieur frère du roi. Le commissaire, après avoir fait la visite de mes effets et après un interrogatoire très détaillé passa dans le cabinet de Monsieur le comte et me fit servir de témoin de la visite qu'il y fit, succinctement et à moitié d'un secrétaire; prétextant aussitôt un besoin urgent de se transporter au conseil général de la Commune il m'adressa la parole et me dit qu'au nom de la loi, il me consignait dans cet appartement et me laissait deux gardes. Sur les représentations que je fis, il daigna me permettre de passer dans la salle à manger pour dîner et de pouvoir aller dans mon appartement. J'obéis avec docilité à la consigne; quoique les gardes m'aient engagé plusieurs fois à sortir et aller où je voudrais, ne voulant point les compromettre, je restai comme si j'eusse été légalement obligé.


Le commissaire parut à dix heures du soir et, après m'avoir fait lecture du procès verbal, il me demanda si c'était bien mes réponses, lui ayant répondu qu'oui il me proposa de signer; ce qu'ayant fait, il écrivit qu'il me faisait conduire, sous bonne et sûre garde, aux Carmes.
Passant ensuite à une seconde visite des effets de M. le comte de Mallet il rentra dans son appartement pour apposer les scellés sur mes effets, sur les fenêtres, fit lever le fils de M. le comte et le fit transporter dans son appartement et apposa ensuite les scellés sur la porte du mien.


Il me fit conduire à la section Saint-Philippe du Roule où il déposa l'argenterie qu'il avait enlevée chez M. de Mallet avec le nécessaire de Mme de Mallet; fit lecture de mon procès-verbal et me fit conduire par quatre gardes aux Carmes.
Ma résignation était telle que je les priai de m'accompagner deux seulement parce que je ne savais pas le chemin sans quoi je les aurais dispensés de cette peine; nous partîmes de la section et j'arrivais à deux heures et demie à l'église des Carmes, 93ème détenu.




Détention aux Carmes

A peine fus-je entré que je trouvai dans la charité de ceux qui m'avaient précédé tous les secours nécessaires pour passer tranquillement le reste de la nuit; le silence religieux qui s'observait dans l'église malgré le bruit scandaleux des gardes m'édifia. Je crois devoir relever le zèle charitable de deux jeunes curés, MM. Auzuret et Fronteau, qui vinrent me recevoir et me préparer un lieu de repos après m'avoir offert tous les autres secours. Je fus aussi très visité par M. Desprey, vicaire général de Paris qui ne s'était point encore retiré depuis qu'il était venu rendre des secours au R.P. La Combe, religieux cordelier, qui s'était trouvé un moment avant son arrivée dans une crise très violente et dont l'état faisait justement craindre pour la vie. Je ne dois pas omettre de mentionner la crainte que me causa l'entretien de M. Desprey. En quittant mes deux honnêtes conducteurs, l'un d'eux s'approcha de moi et me dit confidement à l'oreille de prendre garde de ne point trop parler et surtout de bien étudier avant que de me communiquer, parce qu'il y avait ici des scélérats dont je devais me défier. Ce ton honnête, je pourrais dire amical, avec lequel il me fit cette confidence me donnât à craindre l'empressement avec lequel M. Desprey m'aborda et m'entretint au point que j'eus la faiblesse non pas de le soupçonner mais de me tenir sur la réserve; je connus bientôt mon erreur, et bien plus dans la suite par la régularité de la conduite la plus exemplaire, et la plus édifiante. Je me retirai dans l'endroit où MM. Auzuret et Fronteau avaient eu la charité de me préparer à terre un matelas avec une couverture, aisance que n'avaient pas ceux qui étaient arrivés les premiers qui avaient passé 3 jours et 2 nuits sur des chaises notamment M. l'Archevêque d'Arles qui avait refusé constamment de se servir de son lit, les autres n'en ayant pas. Fatigué comme il est aisé de le croire, je me jetai sur le matelas, pour y prendre un peu de repos. Je passai le reste de la nuit assez tranquillement quoique toujours occupé du propos de mon honnête conducteur. Il était jour lorsque je m'éveillai et déjà le sanctuaire était rempli des vrais adorateurs qui remerciaient Dieu de les avoir conservés pour le servir quelques instants de plus.
Quelle fut ma surprise lorsque je vis arriver près de moi M. l'Evêque de Saintes que je n'avais pas l'honneur de connaître, (il) s'arrêta près de moi avec un air de gaieté et de sérénité qui annonçaient bien celle de son âme au point que si je ne l'avais pas vu en négligé je n'aurais pu croire qu'il était un détenu. J'ignorais encore sa qualité lorsque M. Rostaing, diacre, me dit que c'était M. l'Evêque de Saintes. Pénétré de respect et reconnaissance, mon cœur se serra, je baissai les yeux qui se remplirent aussitôt de larmes. Je me levai pour aller avec les autres mêler mes vœux et mes prières et remercier le Seigneur de m'avoir jugé digne d'être dans une société d'hommes persécutés pour la religion qu'il nous a donnée dans sa miséricorde. Je passai cette journée sans me mettre en peine de l'avenir, déjà résigné depuis le moment de mon arrestation aux décrets de la divine Providence, je me vis pour la première fois soumis à un appel soldatesque qui fut répété trois fois dans le jour et qui dans d'autres a été fait sept fois. Je n'eus rien ce jour-là à remarquer, tant j'étais occupé des bons exemples que j'avais sous les yeux mais une horreur qui n'a pu échapper à aucun de nous, c'est qu'au moment du service, je vis un frère Carme apporter quatorze couteaux qu'il distribuait à quatre-vingt treize personnes et qu'il reprenait incontinent après le repas et avant que nous soyons sortis de table; que l'on admire ici toute l'infamie de ceux qui nous faisaient garder, on visitait tous les plats que l'on servait sur table avec une si scrupuleuse exactitude que l'on soulevait avec les mains les viandes, on remuait les plats à soupe, on les faisait élever pour voir s'il n'y avait pas d'armes ou autres choses cachées.


Quelques jours avant mon arrivée la promenade fut interdite aux détenus, elle le fut encore pendant 4 jours et lorsqu'elle fut permise ce ne fut qu'à une moitié le matin et à l'autre le soir, on l'accorda cependant à tous à la fois le matin et le soir. Cet adoucissement n'était que l'avant-coureur du sort qui nous était réservé.

Première visite de Manuel

Pendant les jours que la promenade fut interdite le sieur Manuel, procureur de la commune, vint nous visiter. Sous le prétexte de parler à M. Duplain, journaliste détenu pour quelques phrases en faveur d'une constitution que l'on abhorrait et que l'on voulait détruire; après avoir visité de part et d'autre ce qui était dans l'église et examiné si les victimes étaient assez grasses et en assez grand nombre, il s'arrêta auprès du sieur Duplain qui, après lui avoir écrit sans recevoir de réponse, non plus que du vertueux et incorruptible Pétion, avait envoyé sa femme au premier qui promit de venir lui parler, on les laissa sans les interrompre
Leur conversation finie, M. le chanoine Salins s'approche de lui pour lui demander s'il connaissait quelques termes à notre détention, ce que l'on nous reprochait, à quoi il répondit que nous étions tous prévenus de propos, qu'il y avait un jury établi pour nous juger, qu'il travaillait sans relâche, qu'il commençait par les plus grands criminels et que nous viendrions à notre tour, qu'on ne nous croyait pas tous également coupables, qu'en conséquence on relâcherait ceux qui étaient innocents. La journée du 2 septembre en est la preuve. M. Salins lui répéta alors: "Quels étaient donc nos crimes?" et, lui faisant parcourir de la vue, il lui dit en lui montrant les messieurs de Saint-François de Sales, vieillards respectables, "Nous accuse-t-on de conspiration, voyez, examinez ces personnes n'ont-elles pas un visage de conspirateurs?”. Manuel insista et dit que la déportation aurait lieu, qu'il venait nous voir pour savoir si nous connaîtrions une maison plus commode que celle de Port-Royal pour renfermer tous les sexagénaires et tous les infirmes non sujets à la déportation et que quand la maison serait pleine on mettrait sur la porte "Ci gît le ci-devant clergé de France" qu'à l'égard des déportés, que le décret était porté qu'il n'y avait plus que le mode à décréter, qu'on s'en occuperait ces jours-ci et que ceux qui seraient reconnus innocents par le jury auraient la liberté de sortir pour vaquer à leurs affaires pendant le temps qu’accordait la loi, qu'il fallait prendre des mesures pour assurer une pension aux déportés, qu'il serait inhumain d'expatrier quelqu'un et de l'envoyer à la charge d'un autre royaume sans lui accorder quelques secours, que l'on accorderait des passeports pour les endroits où l'on voudrait se retirer. Voilà mot à mot la relation que nous en fit M. Salins après le départ de Manuel.

Sorties dans le jardin



Sur la représentation que lui avait fait le même M. Salins on nous a donnée la liberté de nous promener, sans doute parce qu'il l'ordonna en partant: effectivement nous en jouîmes le lendemain moitié le matin et l'autre après dîner, tous ne profitaient pas de cet adoucissement, quelques-uns uns, soit par raison d'infirmité ou autres, restaient, d'autres, après avoir pris l'air quelques instants, demandaient à rentrer, notamment Monseigneur l'Archevêque d'Arles, les prêtres de Saint-François, le Général des Bénédictins, l'abbé Martin, aumônier de l'ambassadeur de Gènes, et plusieurs autres.

Ceux qui en profitaient entièrement ne passaient pas le temps en inutiles conversations, et je ne crains ni déni ni démenti d'aucun des gardes qui nous surveillaient, ils ont dû être édifiés des bons exemples qu'ils ont vus: en effet tout le temps de cette espèce de récréation se passait en exercices de piété, soit lectures pieuses, soit à la récitation du bréviaire, soit à celle du chapelet, presque tous en méditation devant l'image de la Sainte-Vierge dans la salle au fond du jardin; c'est là où tous les jours l'on voyait le pieux et religieux comte de Valfons, officier de dragons, méditant plutôt comme un ange que comme un homme; n'ayant pas la consolation de pouvoir célébrer les Saints Mystères, pas même celle d'entendre la sainte messe, nous nous réunissions en différents endroits pour la réciter ensemble en unissant nos intentions à celles du Souverain Pontife, surtout les jours de fêtes.



Deuxième visite de Manuel

Me voici à la seconde visite du sieur Manuel avec un de ses associés, nous étions à la promenade du soir le mercredi    avant le jour du massacre*; ils firent presque le tour du jardin regardant ça et là et ne s'arrêtèrent qu'au milieu de l'allée à droite, encore sous le prétexte de parler à M. Duplain; plusieurs de messieurs les ecclésiastiques se rangèrent autour d'eux et là on lui fit quelques observations sur notre longue détention, à quoi il répondit que la Municipalité avait pris un arrêté concernant notre déportation, qu'elle allait le faire imprimer dès cette nuit, qu'on viendrait nous le signifier dès le lendemain (nota: “qu'il ne fut signifié que le vendredi à 10 heures et demie passée”, étant presque tous couchés, ce que nous faisions tous les jours à dix heures), que nous sortirions et que dans l'espace prescrit il faudrait avoir évacué le département. Il dit que nous y gagnerions et eux aussi, que déportés dans un autre royaume, nous y jouirions de notre liberté pour le culte et notre tranquillité, qu'eux y gagneraient aussi, parce que, si ils nous conservaient, nous ferions comme Moïse, que nous élèverions les mains au ciel pendant qu'ils combattraient.
Sur l’observation que M. Gauthier lui fit, si nous pourrions emporter nos petits effets, il répondit de ne point nous mettre en peine que nous serions toujours plus riche que J.C. qui n'avait pas où reposer la tête. Un autre lui ayant dit qu'il était cruel d'être traité ainsi, "J'en conviens dit-il, que c'est un peu dur; mais convenez, messieurs, que nous vous devions bien ça"
Il partit promettant de s’occuper de notre sort. La suite a vérifié qu'il ne nous trompait pas.

Dès ce moment plusieurs de nos confrères se réjouissaient déjà et se repaissaient d'une fausse espérance. Sur la parole de l'homme le plus fourbe sous le masque imposant d'une honnête gravité plusieurs faisaient des projets pour leurs déportations, quelques-uns faisaient les démarches pour se procurer le nécessaire pour leur voyage, un autre, M. Fronteau, curé de Saint-Albin du Pont-de-Sée proche Angers, avait écrit à un député qui vint le voir le samedi soir pour le prier de lui procurer de l'argent. Persuadé de l'atrocité de ceux qui nous détenaient, je gémissais de la trop grande confiance de plusieurs, j'avais eu quelques raisons de me prémunir en voyant faire la visite de nos lits et de nos effets deux fois par jour, pour s'assurer que nous n'avions pas d'armes, au moment où nous sortions pour la promenade, mais ce qui me confirma dans cette crainte ce fut l'enlèvement et le dépouillement des autels d'une manière aussi impie que sacrilège qui se fit le vendredi, un instant avant le dîner, on nous laissa pas seulement le signe auguste de notre Rédemption, dont on dépouilla tous les autels; je vis avec horreur un de ces monstres, que l'enfer vomit dans sa rage, ne pouvant enlever celui qui était sur l'autel à droite, le briser. Après leur départ on en trouva un de bois que l'on remit sur le grand autel; il nous suffit et nous continuâmes de lui rendre nos hommages. Je l'ai dit, le vendredi se passa jusqu'à dix heures et demie passées sans que nous ayons entendu le fameux arrêté qui nous permettait de sortir. Quelques-uns croyaient que nous sortirions le samedi mais aucune nouvelle de notre élargissement et la journée entière se passa à attendre en vain.

Dimanche 2 septembre

Le dimanche, même sécurité même espérance dans plusieurs: c'était bien le jour destiné à notre sortie.
La promenade du matin fut retardée, et quoique accoutumés à la gêne j'aperçut que nous étions plus surveillés.
En rentrant nous vîmes notre garde changée, ce qui ne se faisait les autres jours que lorsque nous étions rentrés parce qu’habituellement on faisait à ce moment l'appel.
Un des gardes nouveaux se promenant dans l'église dit à un, ne craignez rien, car si on vient vous attaquer nous sommes assez forts pour vous défendre ; d'autres entendirent sonner le tocsin et tirer le canon d'alarmes. On servit enfin le dîner et en nous servant les couteaux, un officier nous dit : "Messieurs, quand vous sortirez on vous rendra chacun ce qui est à vous". C'était pour la seconde fois qu'il nous le disait, était-il dans le secret? Je l'ignore.
Nous dînâmes tranquillement et plus gaiement qu'à l'ordinaire.


Les grâces rendues, nous allâmes à l'ordinaire au sanctuaire faire notre petite prière; j'y étais allé un peu plus tard et, comme je descendais les marches pour rentrer dans l'église, j'entendis un coup de fusil dont la balle vint frapper le dessus de la porte de l'église; la crainte d'effrayer me fit garder le silence, mais dès ce moment je m'attendit à la funeste catastrophe.

Dans le jardin

On retarda ce jour-là la promenade au point que nous crûmes qu'il n'y en aurait pas. On nous fit sortir cependant et soit prévoyance, soit malignité on exigea cette fois que nous sortions tous.
Nous aperçûmes en entrant dans le jardin que la garde était doublée et qu'on nous empêchait de passer dans des endroits où nous allions tous les jours.
Monseigneur l'évêque de Saintes ayant voulu entrer dans la salle au fond du jardin, trouva la porte fermée et une garde qui lui défendit de l'ouvrir; il revint sur ses pas en parler à l'officier du poste qui lui dit n'avoir point donnée cette consigne et vint lui-même ouvrir la porte.
Ici commence la scène tragique.


A peine furent-ils entrés dans cette salle qu'on entendit aux fenêtres la troupe de scélérats qui venaient pour nous massacrer.
J'étais seul dans l'allée à droite. A ce moment, j'aurais pu encore échapper par le moyen d'un arbre en passant de là sur le mur, mais un peu de délicatesse me retint en pensant que s'ils en voyaient échapper un, ils ne feraient grâce à aucun et que restant, peut être s'apaiseraient-ils, les monstres! Je les jugeai d'après mon coeur mais ils ne l'avaient pas.
La porte leur fut fermée pendant quelques instants, s’efforçant à grands coups de la briser et vomissant dans leur rage alors impuissante toutes les horreurs, toutes les abominations, nous traitant de voleurs, scélérats, d'assassins, etc. etc.
La porte s'ouvrit enfin et dès lors ils entrèrent les armes nues à la main, se dispersèrent dans le jardin.


La première victime fut le Père Girault, directeur des Dames de Sainte Elisabeth, qui récitait son office auprès du bassin. Je l'ai vu frapper à coup de sabre à la tête et dès qu'il fut tombé, deux autres armés de piques vinrent le percer. C'est le seul que j'ai vu massacrer**. J'avais déjà  entendu plusieurs coups de feu, malgré la défense que j'entendis faire plusieurs fois par l'officier du poste. J'étais encore seul dans mon allée, livré à toutes mes réflexions, celle de m'échapper me revint encore, je la repoussai et aussitôt je vis venir Mgr l'Evêque de Saintes et beaucoup d'autres; nous nous prosternâmes tous à genoux, nous nous donnâmes mutuellement l'absolution en nous recommandant à Dieu.


Ces monstres impies nous voyant dans cette position nous crièrent de ne point nous mettre à genoux en nous défendant de prier Dieu; voulant par cette barbarie inouïe nous ôter la seule consolation qui nous restait dans nos derniers moments.
Quelques-uns uns venaient fondre sur nous, nous nous portâmes du côté de la porte d'entrée pour retourner à l'église où un commissaire nous invitait à aller en nous disant que là nous serions en sûreté et qu'il ne nous arriverait rien d'effrayant; nous obéîmes, mais quelques autres scélérats s'étant portés contre nous, nous revînmes dans la même allée, nous nous crûmes à la fin, cependant, soit qu'ils aient été aveuglés nous ne les vîmes plus derrière nous, mais courant comme des furieux aveugles à travers le jardin.
C'est alors que je vis M. Gallais***, supérieur de la petite communauté qui n'avait plus qu'un élan à faire pour se trouver à la hauteur du mur et le franchir, nous voyant revenir à lui et ne voulant pas se séparer de nous, il se laissa tomber pour nous rejoindre.
On nous rappela encore pour aller à l'église; nous obéîmes aussitôt, mais au moment d'entrer on nous repousse ; nous ne pûmes plus alors regagner notre allée. On avait fait signe à la sentinelle qui en gardait l'entrée de nous fermer le passage, ce qu'il fit en mettant sa pique en travers, menaçant de frapper quiconque voudrait passer. Jusque là il n'avait rien dit ni fait aucunes menaces .
On nous laissa enfin entrer, les gardes avaient formé une haie pour nous empêcher de nous porter dans le jardin, nous n'y pensions pas, quand j'entrais j'en vis un qui ne me parut point un Sans-culotte, qui nous disait des horreurs et surtout: "Voilà nos vrais ennemis, voleurs, scélérats etc. "
Nous crûmes pouvoir entrer dans l'église où quelques-uns uns, et je crois au nombre de six, avaient pénétré, trois renfermés dans un endroit qui conduit à la chaire, l'abbé Leturque, le frère Estèvel et un autre, deux renfermés à côté de la première chapelle en entrant à droite, l'abbé Le Breton, chanoine de Laon et aumônier de Madame et l'abbé de Pradignac, le sixième, l'abbé Dubray caché entre deux matelas, deux autres, l'abbé Martin, aumônier de l'ambassade de Gènes, et l'abbé de Keravenant, ayant trouvé la porte de l'église fermée, fuirent par les commodités, montèrent sur les sièges, de là sur la charpente et vinrent se réfugier sur le comble de l'allée qui conduit de la maison aux lieux communs. Là ils passèrent tout le temps qu'on employa à massacrer leurs confrères, entendant tous les coups, mais ils m'ont assuré n'avoir entendu aucun cri de la part des victimes qu'on immolait; ils restèrent dans cette cruelle et gênante position depuis cinq heures et demie du soir jusqu'à sept heures et demie du matin, sans oser remuer, dans la crainte d'être découverts, si on venait, comme on le fit en effet, faire la recherche dans les commodités: heureusement pour eux les bourreaux n'eurent pas le même imagination.

Retour dans l’église

Dès que nous fûmes rentrés dans la maison nous fûmes surpris de trouver à la porte de l'église une foule d'autres qui nous repoussaient au jardin où nous ne pouvions plus rentrer. Ce qui détermina Monseigneur l'Evêque de Saintes, et plusieurs autres à monter le petit escalier qui conduit au dortoir des religieux et au chœur que je trouvai fermé ainsi que les chambres. On nous cria de descendre dans l'église en nous promettant la sûreté. Nous descendîmes aussitôt et ne trouvant presque plus de place sur les marches de l'autel, nous passâmes, Monseigneur de Saintes et plusieurs autres, dans le choeur où nous nous prosternâmes à genoux devant la Sainte Vierge, implorant dans nos derniers moments le secours de cette puissante protectrice des mourants, en nous recommandant à la miséricorde du Seigneur, en nous soumettant aux décrets de la divine volonté le priant de pardonner et pardonnant nous-mêmes aux bourreaux qui nous destinaient à la mort.
Le massacre de ceux qui étaient restés au jardin continuait, nous entendions, les coups de fusils et on nous laissait tranquilles.
Le calme ne dura pas longtemps; les monstres furieux voulurent se porter dans l'église. Un commissaire avec d'autres gardes les arrêtèrent en leur représentant qu'ils manquaient de respect au lieu saint et que ce n'était pas seulement nous qu'ils insultaient mais qu'ils violaient encore les droits de l'officier du poste. Ils parurent en effet s'apaiser. Je fus tout de suite le dire à Monseigneur de Saintes qui me dit aussitôt: "Et mon pauvre frère est peut être déjà mort; Mon Dieu ne me séparez pas de lui"
 
Je revins à la porte du choeur un instant après, je vis entrer Monseigneur l'Evêque de Beauvais, je fus à son frère lui dire qu'il était au sanctuaire ignorant dans quel état il était, je l'engageai d'aller à lui. Il y alla, quelques moments après et dit qu'il avait eu un coup de feu au pied et que la balle était encore dans la plaie. Je cherchai à le consoler de cet accident espérant qu'il en serait quitte.
Le calme continuait toujours mais ce ne fut que pour peu de moments. Ces furieux n'ayant plus de victimes au jardin et n'ayant pu assouvir leur rage dans le sang qu'ils venaient de verser, revinrent avec une nouvelle fureur. Ils ne purent encore pénétrer dans l'église; arrêtés dans le passage qui conduit du cloître à l'église, ils vinrent devant la grille qui donne sur le sanctuaire et là, après de vains efforts pour l'arracher et se frayer un passage pour fondre sur nous, un d'entre eux, élevant la voix au-dessus des autres, nous adressa ces douces paroles: "Monstres, voleurs, scélérats, assassins, le glaive de la loi serait trop lent pour punir tous vos forfaits, vos crimes et vos attentats. C'est par nos mains que vous finirez. Oui, nous laverons aujourd'hui dans votre sang toutes vos horreurs tous les crimes dont vous vous êtes souillés en égorgeant les vrais amis et les soutiens de la patrie. Vous comptiez livrer au fer et au feu nos possessions, piller, violer et égorger nos maisons, nos femmes et nos enfants. Non, le glaive de la loi serait trop lent, c'est par nos mains" Et en parlant il passait à travers la grille ses armes, au point que M. René Nativelle, vicaire d'Argenteuil, se retira pour éviter un meurtre dans le sanctuaire, il passa au choeur avec nous et y resta jusqu'au moment où le massacre commença.
Un commissaire avait obtenu qu'ils n'entrassent point dans l'église; il  se tenait devant la porte de la balustre où nous devions tous passer, et c'est de lui que je tiens ceci, qu'il faisait signe des yeux, n'osant, sans crainte d'être massacré lui-même, s'expliquer autrement de ne point avancer et de ne pas se livrer, que deux s'étant présentés d'eux-mêmes pour aller à la mort, que dès lors il n'avait plus été maître d'arrêter les furieux, qui tout de suite entrèrent dans l'église, formèrent une barrière pour qu'aucun de nous n'entrât dans la nef.


Ils vinrent ensuite prendre deux à deux nos malheureux confrères et les faisant passer ainsi pour aller à la mort.
Un de ces monstres, que je n'oublie pas, vint au choeur, quelques-uns uns de nous voulurent l'intéresser en le priant de les épargner. "Priez Dieu, leur répondit-il d'une voix qui marquait toute la rage qui le possédait, aucun de vous n'échappera. Souvenez vous de la journée du dix, si vous aviez pu nous tous égorger, vous ne nous eussiez épargnés aucuns; c'est aujourd'hui notre tour et nous nous vengerons"
Les victimes allaient tranquillement à la mort, lorsqu'un autre plus calme entra au choeur. Le nombre des massacrés était déjà trop grand pour qu'aucun osa espérer échapper à la fureur, plusieurs le prièrent cependant de faire quelque effort pour les soustraire ou au moins de prier qu'on ne les fit pas souffrir longtemps. Sur ce qu'il dit qu'il ne pouvait rien ; ils le prièrent au moins de vouloir se charger de remettre à leurs familles ou à des amis ce qu'ils avaient sur eux, entre autres les deux messieurs Nativelle frères qui remirent leur montre et leur portefeuille pour remettre à leur belle-sœur; l'abbé Bertelet du Barbeau remit sa montre et ne connaissant pas le particulier qui la recevait, il n'a pu la retrouver après avoir échappé à la mort.

Il est épargné

Le sanctuaire vide on passa au choeur, on nous emmenait deux à deux. Monsieur de Saintes marche avant moi. Quelques-uns uns déjà avaient été retenus sur ce qu'ils avaient dit qu'ils n'avaient point fait de mal.
Rangé pour passer à mon tour, toujours résigné à mourir, espérant cependant que la Sainte Vierge me sauverait, j'essaye de dire à la garde qui me conduisait que j'allais bien volontiers mourir, mais que je mourrais innocent, n'ayant pas fait de mal à personne et ne m'étant jamais trouvé dans aucun complot. Il me dit: “Quand vous serez auprès du commissaire, vous lui direz cela”.
Arrivé près de lui et passant la porte, je lui dis. Sans attendre que j'eusse fini, il me prit par le bras et me dit de me ranger avec les autres. Je vis l'abbé Leroux, vicaire de Nantes, l'abbé Chériot, prêtre à Saint-Jacques-de-la-Boucherie, l'abbé Bertelet, l'abbé du Tillet, l'abbé Forestier, M. de l'Epine, prêtre de Saint-François de Sales, qui avait été sauvé par la compassion qu'il excita au garde qui le conduisait à la mort, qui, lui déchira sa soutane, et le revêtit d'un habit qu'il enleva à un de ses camarades.


On vint demander avec fureur où était Monseigneur l'Evêque de Beauvais, ceux qui étaient dans la chapelle le montrèrent couché sur le lit de l'abbé de Lubersac, on fut à lui, on lui dit de se lever, il répondit qu'il ne refusait pas d'aller mourir avec les autre, mais qu'ayant été blessé, il ne pourrait pas marcher, qu'ils les priait d'avoir la charité de l'aider.... Je le vis passer soutenu par ces scélérats qui, avec un reste d'humanité cruellement bienfaisante, le traînait à la mort. L'abbé Lefevre avait été retenu et sur un mot que lui dit un de ces malheureux, j'entendis qu'il répondit : "il faudra voir, je veux m'expliquer - Point d'explications, sans quoi il faut aller avec les autres.- Et bien j'aimerais mieux y allé",  et il partit.

A la Section

On nous emmena ensuite à la section assemblée à Saint-Sulpice. Il était nuit; je ne vis qu'une troupe de femmes qui remplissaient les rues. Deux hommes conduisaient chacun de nous en criant comme des forcenés: "Vive la nation! Vivent les sans-culottes! Voici d'honnêtes gens que nous amenons, pour les autres (ils) sont morts, ah les scélérats!" "Et cet Archevêque d'Arles, me dit un de mes gardes, qui avait une pique au bout de sa petite canne pour se défendre" Au même moment je sentis quelque chose de froid sur le col, je détournai les yeux, j'aperçut le sabre d'un de ces assassins qui le retira sans me blesser.
Arrivés à l'église le commissaire, Monsieur Violet, qui avait présidé à cette scène sanglante dit : "Je viens des Carmes, voici d'honnêtes gens qui ont heureusement échappés, ils sont innocents et nous devons croire qu'il en est péri beaucoup dans le nombre; il est malheureux que nous n'ayons pu en sauver d'avantage" Mais, comme si il eut craint de se compromettre en donnant plus de témoignage à la vérité il dit qu'il était bien vrai qu'il y avait des coupables et de grands criminels dont le peuple avait avec raison tiré une juste vengeance, il demanda ensuite qu'on opina sur notre sort. Il fut décidé qu'on nommerait des commissaires pour nous interroger.
Nous fûmes conduits dans une sacristie, et là on interrogea l'abbé Forestier. On nous sépara, on nous conduisit dans l'église sous la garde d'un homme armé; on nous fit passer ensuite dans une chapelle et de là dans un petit réduit; on nous conduisit ensuite au comité.
Là renfermés sous la garde de deux hommes armés, tantôt de fusils avec les baïonnettes, tantôt de piques ou de sabres nus, que l'on relevait toutes les deux heures, en leur laissant la consigne de nous tenir séparés et éloignés les uns des autres en sorte que dans les premiers moments nous n'avions pas seulement la triste consolation de nous entretenir de nos malheurs.
Nous étions tellement gênés que nous n'osions même pas prendre de chaises pour nous asseoir plus commodément que sur les bancs qui entourent la salle où nous étions renfermés.
Ce ne fut que longtemps après et lorsque nous n'entendîmes plus de bruit dans la salle du Comité que deux ou trois de nous, couchés sur le plancher, osèrent renverser les chaises pour leur servir d'oreiller, mais nous tremblions à chaque fois que l'on entrait qu'on nous fit payer bien cher cet adoucissement, on ne nous le reprocha cependant pas.

Plaintes d'un des assassins

Environ une heure après que nous fûmes dans cette salle, nous entendîmes un des malheureux qui revenaient des Carmes et qui se plaignait d'une manière très énergique et dans des termes consacrés non pas par une honnête liberté, mais par la licence la plus effrénée et vraiment digne de ses auteurs. Il venait, dis-je, se plaindre de l'injure qu'on lui avait faite aux Carmes en lui refusant, dans la spoliation des morts, une culotte, qu'il avait cru pouvoir prendre en voyant tous les autres en faire autant, disant qu'il avait bien gagné cette culotte, qu'il venait de rendre un assez grand service à la nation, qu'il en avait assez massacré à sa part pour avoir une culotte, qu'il était sans culotte, qu'il ne reprochait pas le temps qu'il avait employé ni le service rendu en ôtant la vie à ces scélérats, qu'on le connaissait bien, qu'il était disposé à recommencer, qu'on n'avait qu'à l'employer, qu'il était tout prêt, qu'un Sans-culotte ne reculait pas dans ces occasions, qu'il savait ce que nous devions faire si on avait attendu plus tard de nous massacrer, que nous étions des scélérats qui devions sortir de nos prisons lorsque les bons patriotes, tels que lui et les camarades les sans-culottes, seraient partis pour l'armée, pour nous répandre dans Paris pour voler et piller leurs maisons, violer et égorger leurs femmes et leurs enfants (le propos avait été publiquement tenu ce jour-là à la section) et de ce moment on s'était transporté à l’Abbaye et une autre partie aux Carmes.
Il est aisé de penser que pendant ce touchant et pathétique discours nous n'étions pas bien tranquilles et que nous avions tout lieu de craindre que quelques mal intentionnés ne lui fassent signe d'entrer dans notre salle.
J'étais assis près de l'abbé Leroux, vicaire de saint-simonien de Nantes, nous nous joignîmes de plus près encore pour pouvoir parler sans être entendus. Là nous bénissions le Seigneur de nous mettre à cette seconde épreuve et nous regrettions bien sincèrement alors de n'être pas restés avec nos confrères pour participer à leur gloire en partageant leur couronne. Il n'en était plus temps, mais nous avions encore celui de nous disposer au martyr auquel nous ne croyons pas pouvoir échapper.
La plainte du sans-culotte fut longue, elle aurait sans doute durée plus longtemps si un des commissaires qui tenait la séance permanente ne lui eût donnée une espèce de satisfaction en prenant sur le même ton et en s'écriant : "Vivent les sans-culottes! Je suis moi-même un sans-culotte; mais quoiqu'il soit juste de payer les sans-culottes, il ne faut pas que l'intérêt seul guide les sans culottes . Le plaignant reprit: “On ne peut pas reprocher à un sans culotte de travailler par intérêt: Six francs pour une pareille journée n'est pas trop, et je peux bien avoir une culotte de ces scélérats; j'en ai tué assez à ma part pour avoir une culotte, je l'ai bien gagnée"
Quelqu’un de l'assemblée lui objecta que six francs étaient une bonne journée, et que tous les ouvriers n'en gagnaient pas autant. A quoi il répondit : “pensez donc que tous les sans culottes n'ont pas fait ce que j'ai fait aujourd'hui et qu'en massacrant tant de scélérats, j'ai bien gagné une culotte de plus”
Cette conversation finie, on changea la garde et nous fûmes un peu plus tranquille, abîmés de tristesse de la perte de nos confrères plus encore de leur séparation, harassés de fatigue, nous prîmes un peu de repos. La nuit était fraîche, notre léger sommeil ne fut que pénible.

Lundi 3 septembre

Le jour parut ; c'est alors seulement que je reconnu tous nos malheureux confrères. Celui qui me frappa le plus fut M. de l'Epine, prêtre de Saint-François de Sales, vieillard respectable plein d'infirmité et sauvé par un honnête garde qui le dépouilla de sa soutane et le revêtit d'un habit laïque.
Il était plus de sept heures lorsqu'un commissaire, en habit de garde nationale, entra dans notre prison et s'adressant à nous il nous dit avec un air d'intérêt qu'il était consolé de nous voir, qu'il était bien malheureux que nous ne fussions d'avantage, que nous n'avions rien à craindre pour nos jours, que nous étions en sûreté, que l'on s'occuperait dans le jour à nous rendre la liberté qu'il savait que dans notre affaire, ainsi que celle des morts, il n'y avait pas de quoi fouetter un chat ; j'ignore le nom de ce monsieur. Quelque temps après, en vint un autre, M. Jeoffroy, qui nous parla d'une manière vraiment intéressante, et nous dit qu'on venait de prendre une délibération pour que nous soyons interrogés dans la journée, qu'on porterait à la Section nos procès-verbaux dans le temps où il y aurait moins de monde, et que de là on viendrait nous rendre notre liberté, sans que nous soyons obligés de paraître; que cela avait été son avis, sans quoi il aurait donnée sa démission, il nous quitta en nous priant de nous faire servir de ce dont nous aurions besoin. Nous le remerciâmes de son honnêteté et de ses bons offices, nous n'en n'abusâmes pas.
Dans la matinée nous voyons apporter différents effets appartenant à nos malheureux confrères; je reconnus les miens, et quoique je le montrasse, il ne me fut pas possible d'obtenir un mouchoir dont j'avais besoin. Je tenais à la main le pareil de ceux que je cherchais, il n'était pas possible de se méprendre.    
Manquant assez de tabac, je désignais un pot d'étain que j'avais  entendu  remuer, mais on me répondit qu'il n'y était pas. Il était encore plein d'excellent tabac que m'avait envoyé Madame Trépan deux jours avant le massacre. C'est de tous mes effets perdus, celui que j'ai le plus regretté, non pas pour la chose, mais parce qu'il m'était donnée par une dame digne et respectable à tous les égards****.  
Les commissaires s'étaient assemblés dans notre prison pour nous interroger, d'abord cinq, ensuite sept qui prirent l'abbé Berthelet de Barbau*****.
Pendant qu'on instruisait le procès de l'abbé Berthelet, vint un député d'auprès d'Angers demander des nouvelles de M. Fronteau, on ne put rien lui dire de positif, il passa dans la chambre où étaient déposés nos effets, il ne put rien apprendre. Je m'approchai de lui et je lui dis que je croyais que M. Fronteau était mort, que j'avais cru reconnaître son chapeau tout rempli de sang. Je m'étais trompé, j'ai appris depuis qu'il avait échappé
Les commissaires se divisèrent ensuite pour interroger plusieurs dans le même temps ; deux en prenaient un mais dans des appartements séparés. Dès ce moment on nous fit séparer, afin que nous ne puissions communiquer. Ce fut un petit maigre en perruque ronde qui le dit d'une manière aussi rude que sa figure et son ton étaient revêche.
L'heure du dîner arriva, MM. les commissaires se retirèrent en nous disant que dans la journée on entendrait les autres. Un d'eux, en habit d'officier de garde nationale, s'approcha de nous et nous demanda si nous avions besoin de quelque chose, si nous voulions de l'argent pour nous procurer à manger. Je m'approchai de lui, je le remerciai en lui disant que plusieurs de nous n'avaient rien, mais qu'il me restait encore quelque chose et que je me ferais un devoir de le partager avec eux tant qu'il durerait. Il se retira;  j'ai appris depuis que c'était M. Legendre.
Un moment après M. Jauffroi vint à nous et nous dit positivement de demander tout ce qu'il nous fallait, que la section payerait. Nous le remerciâmes. Nous pensions à envoyer chez le traiteur pour lui demander à manger; M. Jauffroi nous avait prévenu, il avait même déjà payé le traiteur. Nous mangeâmes sur le banc et debout. M. de l'Epine, trop incommodé, se mit à genoux ne pouvant assurer ses mains tremblantes.
M. Le Turque vint comme nous finissions de manger et préféra à ce que nous lui avions laissé un peu de soupe que lui avait apporté un tavernier tenant l'hôtel de la paix rue des Boucheries
On nous laissa assis longtemps sans reprendre notre interrogatoire. Sur les cinq heures, les commissaires revinrent et se mirent de nouveau à l'ouvrage. Tous mes confrères avaient passé et je restai.
Enfin le commissaire à perruque ronde m'appela et me demanda si j'avais été interrogé; lui ayant dit que non, mais que ce serait bientôt fait, il me dit ce que j'étais, si j'avais été fonctionnaire public, il me le dit d'une manière à me faire craindre. Je ne déconcertai pas et je lui répondit d'un ton également modeste et ferme que j'étais curé de la Ferté-Alais.
Quelques instants après, il me fit aller, avec lui et un autre commissaire, dans une espèce de cuisine conduit par deux gardes au travers de la cour. Il fit venir une garde dans l'intérieur de manière que j'étais toujours avec les gens à piques ; là je fus interrogé par le commissaire à perruque sur mon nom et sur mon état, ce que j'avais fait depuis que j'avais quitté ma paroisse, qui m'avait procuré l'institution du petit de Mallet, si je le conduisis à la messe de paroisse... et pourquoi... si je m'étais présenté chez le curé pour me faire connaître de lui et si je lui avais demandé la permission de dire la messe. Ayant répondu négativement à toutes ces question, il fit écrire que malgré et au mépris des canons et usages, j'avais négligé de conduire mon élève aux instructions. Il eut l'air de dire à ma décharge parce que j'avais allégué que l'enfant était trop jeune, n'ayant que huit ans et que la paroisse était éloignée que l'heure de la messe était celle où je la disais chez les religieuses de la Ville l'Evêque. Dans les questions qu'il me faisait, il exigeait toujours une réponse courte et si quelquefois pour l'éclairer j'entreprenais de dire quelque chose il m'arrêtait d'une manière dure et grossière; il me traitait de même lorsque je tardais, pour réfléchir, à lui répondre. Le procès-verbal dressé et signé, je fus reconduit à la salle commune, où je restai avec les autres en attendant ce que l'on déciderait à la section.
Tous les procès verbaux furent portés à la Section. Quand le mien paru, on vit que j'étais ce qu'il a plu appeler du fameux nom de fonctionnaire public. M. Gagner, peintre en histoire, voulu prendre ma défense et, après avoir inutilement plaidé ma cause, il fut menacé d'être massacré parce qu'on lui reprochait de n'être pas pur dans ses principes. Il pouvait me défendre, il est juste, il est raisonnable, mais on ne peut raisonner devant ceux que la seule passion conduit
Quelqu'un éleva la voix en annonçant la prise de Verdun. Cette nouvelle ne fit tort qu'à moi,  mes autres confrères furent élargis soit pendant la nuit, soit le mardi matin. Un de nos gardes qui  avait assisté à la lecture de mon procès-verbal, me dit que je sortirais comme les autres, qu'il avait entendu dire qu'il fallait me renvoyer auprès de mon élève. Il avait mal entendu; un ecclésiastique au contraire s'était élevé et avait dit que nous étions des vampires et qu'il fallait bien se donner garde de me relâcher, que je ne manquerais pas de donner des principes contraires; il me rendait justice sans me connaître parce que je n'avais été vendu et livré entre leurs mains que parce que selon les intentions bien prononcées de monsieur le Comte de Mallet, je donnais à son fils une instruction chrétienne et morale, ce qui ne convenait pas à ceux qui l'avaient eu trop longtemps avant moi.
Je m'aperçût sans peine lorsque le petit commissaire à perruque ronde revint qu'il avait quelque chose de particulier pour moi, je vis qu'il me recommandait particulièrement aux gardes. J'en fus bientôt convaincu. M. Alexandre entra dans la salle dans la matinée du mardi et parlant de notre élargissement, il me dit si je n'étais pas le curé de la Ferté, instituteur du fils Mallet, ayant répondu qu'oui il me dit qu'il y aurait un autre jugement porté pour moi et me laissa ainsi dans l'incertitude de mon sort.
Quoique toujours résigné à la volonté de Dieu, je me sentais moins de forces pour supporter la peine de ma longue captivité; j'eus même la faiblesse de craindre une prison particulière, lorsque je vis plusieurs gens armés traverser la cour avec quelques commissaires et qui firent ouvrir une porte dessous un escalier en firent sortir quelques mauvais effets. Je crus alors que c'était un endroit que l'on préparait pour moi. Je fus dans cette appréhension environ trois heures et chaque fois que je voyais ouvrir la porte, je croyais que c'était pour m'emmener.
J'avais d'autant plus lieu de le croire que j'étais toujours particulièrement observé de tous eux qui entraient et toujours bien désigné aux gardes.
La consolation des malheureux a toujours été de voir des semblables; je plaignais les miens, mais je puis dire que j'en eus une double en voyant arriver le lundi au soir, MM. Lebreton, Martin et de Keravenant, le mardi, environ les neuf heures arriva l'abbé de Pradignac, d'abord parce que je voyais qu'ils n'étaient pas morts, d'un autre côté parce que je n'étais pas seul.
M. Violet, commissaire, entra un instant après lui, et nous dit que nous avions eu bien du bonheur d'échapper à la justice du peuple, qui s'était porté dans toutes les prison absolument vides à l'instant, que le peuple s'était porté à Bicêtre et avait entièrement vidé ce lieu. Revenant après à nos confrères massacrés, il dit avec enthousiasme qu'il n'y comprenait rien qu'il était étonné, comme tout le monde le serait, de nous avoir vu marcher à la mort avec autant d'allégresse et de gaieté que si nous étions allés à la noce. Son gros embonpoint annonçait assez qu'il ne connaissait d'autre plaisir que dans la matière, et qu'il ne croit pas beaucoup aux motifs qui nous déterminaient.
Le mardi se passa sans interroger mes nouveaux confrères.

Mercredi 5 septembre

Le mercredi dans l'après-midi on s'en occupa, et voyant que rien ne finissait pour moi je me décidai à écrire à monsieur le marquis d'Estournel et à un ami Monsieur Mareschal, le premier me répondit sur-le-champ que si je connaissais par quel moyen il pourrait m'être utile que je lui fasse savoir, le second vint lui-même au comité pour me réclamer, on lui permit de me parler et me dit qu'à l'assemblée du soir on rapporterait nos procès verbaux, qu'il irait et qu'il ferait tous ses efforts pour obtenir ma liberté. Efforts inutiles, on observa qu'il y avait un procès verbal de mon arrestation, qu'il fallait le produire et voir ce qui me chargeait.
Il vient m'apporter cette nouvelle et me conseilla d'écrire au Président de la section du Roule pour avoir au moins la copie et, quoique très pressé pour ses propres affaires, il eut la bonne amitié de se charger de ma lettre qui fut sans réponse, on ne doit pas en être surpris aucun de mes confrères n'obtinrent leur liberté.
Nous passâmes encore la nuit ensemble, un peu plus commodément, parce que nous avions obtenu quelques matelas et des couvertures rapportés des Carmes.

Jeudi 6 septembre

Le zèle amical de Mareschal ne se refroidit pas; tout au matin du jeudi, il vint au Comité m'apporter du tabac et un mouchoir que je lui avais demandé la veille.
C'est à la dure et grossière réception que lui fit un commissaire que nous devons notre élargissement ce jour là. En entrant dans notre salle, le vieux commissaire à perruque en queue, dit d'une voix rogue et comme en colère: "Quel est celui qui s'appelle Bardez?” Je m'étais avancé, voyant derrière lui mon ami Mareschal ; “Est-ce vous? me dit-il. Voilà quelqu'un qui vous demande, dépêchez vous". Au même instant Mareschal me tendit une tabatière et me dit de prendre du tabac. Il tira de sa poche un mouchoir qu'il avait cru m'être nécessaire et en me le présentant, le commissaire lui dit : “Qu'est que cela? Voyons”. Mareschal lui présenta. ”Déployez le voyons”. Et malgré qu'il le vit tout déployé, il le prit et le secoua, sans doute pour voir s'il n'y avait pas quelques papiers. Il fit brusquement retirer Mareschal qui voyant comme nous étions traités, qu'il n'y avait point de temps à perdre pour nous tirer de là. Ce qui pu le déterminer plus puissamment à prendre la résolution qu'il exécuta, fut la réponse dure du vieux commissaire à M. l'abbé Martin qui voyant avec quelle rigueur il nous traitait Mareschal et moi lui dit d'un ton très modeste: "Sommes nous donc au secret?" A quoi il répondit en tournant un peu la tête: "Remerciez Dieu seulement, remerciez Dieu" Le ton de rage avec lequel il proférait ces paroles suffirent de suite pour faire connaître qu'il n'y croyait pas
C'est le même qui, la veille, avait refusé au même un des bréviaires de nos confrères massacrés en lui disant: "Priez Dieu par coeur, si vous y croyez!”
M. Mareschal me quitta en me promettant de venir me voir. Il tint plutôt que j'aurais cru. Réfléchissant aux moyens qu'il prendrait pour me tirer de là, il fut trouver Monsieur le marquis d'Estourmel, et lui ayant raconté ce qu'il venait de voir et d'entendre, il le pria de lui aider à m'être utile. M. d'Estourmel écrivit aussitôt à Monsieur d'Anjou membre du comité de surveillance remit la lettre à Mareschal. M d'Anjou était absent, Mareschal ne voulant point perdre de temps parce qu'il lui paraissait précieux, s'adressa à un des secrétaires et lui ayant fait part de ma cruelle position, il lui dit qu'il lui fallait aujourd'hui, sans plus tarder, une lette signée de Pétion ou de Manuel qui me réclame, le secrétaire lui observa qu'ils n'étaient pas là, ni l'un ni l'autre, mais qu'il trouverait à dîner ce qu'il demandait.
En effet Mareschal rentrant chez lui trouva une lettre conçue en ces termes: "Mon ami Mareschal trouvera ici jointe la lettre qu'il demande, je désire qu'elle ait le succès qu'il souhaite, signé Charpentier, secrétaire”. La lettre inclue n'avait pas été remise à Mareschal qui ne la voyant pas, crut que le commissaire l'avait porté lui-même au Luxembourg.
Il partit aussitôt et vint s'en informer. Quelle fut sa surprise lorsque les Commissaires lui dirent n'avoir rien vu. Mareschal entra pour me dire ce qu'il avait fait et qu'il allait voir ce que cela signifiait. La lettre était-elle parvenue et interceptée au Comité, je tire le rideau, n'aimant pas voir ni croire les horreurs.
Mareschal sans perdre de temps retourna au Comité de Surveillance et ne trouvant plus son ami Charpentier, il s'adressa à un autre, à qui il dit et ma position et ce qui venait de lui arriver, mais qu'il ne sortirait pas sans avoir une lettre signée, ce qu'il obtint, Manuel étant alors présent. Il vint tout de suite au Comité y trouva l'honnête et sensible Monsieur Bourgeois nommé trésorier de la section, depuis deux jours. Dans la matinée ce même monsieur nous avait visité et avait versé des larmes sur nos malheureux confrères massacrés, témoignant le plus amer chagrin d'en avoir vu si peu échapper au fer des assassins.
M. Bourgeois, prenant la lettre au mains de Mareschal, entra dans notre salle, et là, des larmes de joie coulant de ses yeux, il nous dit d'un ton plus touchant: "Messieurs, voici un des plus beaux jours de ma vie, où j'aurai le bonheur de voir rendre la liberté à d'honnêtes gens qui n'étaient pas faits pour le perdre; Oui, cette lettre, qui est pour un de vous, servira pour les cinq, et j'espère que ce soir vous pourrez tous aller chez vous et consoler vos parents et amis qui sont dans la peine; tranquillisez vous, nous ne tarderons pas à venir vous chercher, qu'autant qu'il faudra de temps pour faire la  lecture de la lettre qui sûrement aura son effet. - Oui, répondit l'autre commissaire, nous aimons tous bien M. Pétion et on fera droit à sa demande"  Etait-ce méprise de sa part ou était-il dans le secret de la première lettre interceptée? Ne jugeons personne
Ils nous laissèrent et en effet un instant après ils vinrent nous chercher en nous disant que la lettre avait fait le meilleur effet; qu'on nous demandait à la Section et que nous allions être libres. Ils nous accompagnèrent on nous y reçus très bien, on nous donna des chaises.
Le procès-verbal de l'abbé Martin fut lu d'abord, on fit quelques objections auxquelles M. Bourgeois de Paris répondit avec chaleur et intérêt, on proposa à l'abbé Martin de prêter le serment de haine aux rois. Plusieurs particuliers s'élevèrent contre. Un autre dit que les députés l'avaient fait individuellement, mais n'étant pas décrété, ces messieurs n'étaient pas tenus de le faire; l'opinion prévalut, ce qui nous sauva n'ayant pu nous déterminer à cette horreur.
Je vins ensuite et après quelques débats sur mon état de curé, je fus déclaré libre ainsi que M. Martin.
On insista pour accélérer notre liberté à tous en exposant le besoin où nous étions de changer de linge et de prendre du repos, qu'il se faisait tard et qu'il ne fallait pas nous exposer dans les rues à des heures aussi reculées, à quoi l'honnête M. Bourgeois répondit: "Ces messieurs ne seront point en peine pour leur souper et leur logement; ils trouveront chez moi tout ce dont ils auront besoin; trop heureux de les recevoir"
Nous touchions au moment d'être tous libres, lorsque M. Garcel, un des commissaires, vint prier qu'on ait la bonté de nous accorder quelqu'un pour notre sûreté. M. Alexandre, président, répondit que chacun s'empresserait de nous servir et de nous garder. M. Garcel insista sur ce besoin, ajoutant qu'il venait d'entendre dire à ses oreilles qu'aucun de nous ne sortirait de l'église. Le président répliqua qu'il ne pouvait croire quelqu'un assez monstre pour oser tenir  de pareils propos ; qu'au surplus on les nommât, que c'était eux qui méritaient de ne sortir de l'église que pour être traités comme ils le méritaient; que ce langage ne pouvait être que celui d'un scélérat qui ne méritait aucune attention.
On finit en nous délivrant à chacun un certificat de citoyen français. Nous avions chacun nos amis pour nous accompagner.
Un de ceux qui avaient le plus parlé contre moi s’offrit et m’accompagna jusqu'à la voiture qui me reconduisit rue d’Anjou, faubourg Saint-Honoré.


ooOoo

* Le 29 août (NDLR)
**La 2ème victime fut l'abbé Salins, chanoine de Conserans. (note de Bardet)
***C'est lui qui depuis deux jours était l'économe, il n'avait pas encore payé notre dépense au moment du massacre, avant que d'aller à la mort il prit au pied de l'autel son portefeuille, fait le compte de ce qu'il devait au traiteur, arrivé auprès du commissaire, M. Violet, il lui dit: moi je ne puis voir le traiteur pour lui remettre ce que je lui dois pour notre dépense, je ne crois pas pouvoir remettre en mains plus sûres ce que nous lui devons, je vous prie de recevoir 325 livres. Ensuite il dit: je suis trop éloigné de ma famille et d'ailleurs elle n'a pas besoin de moi, voilà mon portefeuille je vous prie de vous en servir de ce qui est au profit des pauvres. Il tira sa montre de sa poche, la remit à M. Violet en lui demandant de la vendre au profit des pauvres. Cela fini, il alla à la mort avec la confiance qu’inspire une si belle âme (note de Bardet).
****je prie que cette note soit mise avec toute énergie possible (note  de Bardet)
*****Avant cet interrogatoire on avait élargi le frère Estèvel, des écoles gratuites, sans interrogatoire; il partit avant dix heures du matin. (Note de Bardet)