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Le commissaire parut
à dix heures du soir et, après m'avoir fait lecture du procès
verbal, il me demanda si c'était bien mes réponses, lui ayant
répondu qu'oui il me proposa de signer; ce qu'ayant fait, il écrivit
qu'il me faisait conduire, sous bonne et sûre garde, aux Carmes. Passant ensuite à une seconde visite des effets de M. le comte de Mallet il rentra dans son appartement pour apposer les scellés sur mes effets, sur les fenêtres, fit lever le fils de M. le comte et le fit transporter dans son appartement et apposa ensuite les scellés sur la porte du mien. |
| Il me fit conduire
à la section Saint-Philippe du Roule où il déposa l'argenterie
qu'il avait enlevée chez M. de Mallet avec le nécessaire de
Mme de Mallet; fit lecture de mon procès-verbal et me fit conduire
par quatre gardes aux Carmes. Ma résignation était telle que je les priai de m'accompagner deux seulement parce que je ne savais pas le chemin sans quoi je les aurais dispensés de cette peine; nous partîmes de la section et j'arrivais à deux heures et demie à l'église des Carmes, 93ème détenu. |
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Quelques jours avant
mon arrivée la promenade fut interdite aux détenus, elle le
fut encore pendant 4 jours et lorsqu'elle fut permise ce ne fut qu'à
une moitié le matin et à l'autre le soir, on l'accorda cependant
à tous à la fois le matin et le soir. Cet adoucissement n'était
que l'avant-coureur du sort qui nous était réservé.
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Sur la représentation
que lui avait fait le même M. Salins on nous a donnée la liberté
de nous promener, sans doute parce qu'il l'ordonna en partant: effectivement
nous en jouîmes le lendemain moitié le matin et l'autre après
dîner, tous ne profitaient pas de cet adoucissement, quelques-uns uns,
soit par raison d'infirmité ou autres, restaient, d'autres, après
avoir pris l'air quelques instants, demandaient à rentrer, notamment
Monseigneur l'Archevêque d'Arles, les prêtres de Saint-François,
le Général des Bénédictins, l'abbé Martin,
aumônier de l'ambassadeur de Gènes, et plusieurs autres. |
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Ceux qui en profitaient entièrement
ne passaient pas le temps en inutiles conversations, et je ne crains ni déni
ni démenti d'aucun des gardes qui nous surveillaient, ils ont dû
être édifiés des bons exemples qu'ils ont vus: en effet
tout le temps de cette espèce de récréation se passait
en exercices de piété, soit lectures pieuses, soit à
la récitation du bréviaire, soit à celle du chapelet,
presque tous en méditation devant l'image de la Sainte-Vierge dans
la salle au fond du jardin; c'est là où tous les jours l'on
voyait le pieux et religieux comte de Valfons, officier de dragons, méditant
plutôt comme un ange que comme un homme; n'ayant pas la consolation
de pouvoir célébrer les Saints Mystères, pas même
celle d'entendre la sainte messe, nous nous réunissions en différents
endroits pour la réciter ensemble en unissant nos intentions à
celles du Souverain Pontife, surtout les jours de fêtes.
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Les grâces rendues,
nous allâmes à l'ordinaire au sanctuaire faire notre petite prière;
j'y étais allé un peu plus tard et, comme je descendais les
marches pour rentrer dans l'église, j'entendis un coup de fusil dont
la balle vint frapper le dessus de la porte de l'église; la crainte
d'effrayer me fit garder le silence, mais dès ce moment je m'attendit
à la funeste catastrophe. |
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A peine furent-ils
entrés dans cette salle qu'on entendit aux fenêtres la troupe
de scélérats qui venaient pour nous massacrer. J'étais seul dans l'allée à droite. A ce moment, j'aurais pu encore échapper par le moyen d'un arbre en passant de là sur le mur, mais un peu de délicatesse me retint en pensant que s'ils en voyaient échapper un, ils ne feraient grâce à aucun et que restant, peut être s'apaiseraient-ils, les monstres! Je les jugeai d'après mon coeur mais ils ne l'avaient pas. La porte leur fut fermée pendant quelques instants, s’efforçant à grands coups de la briser et vomissant dans leur rage alors impuissante toutes les horreurs, toutes les abominations, nous traitant de voleurs, scélérats, d'assassins, etc. etc. La porte s'ouvrit enfin et dès lors ils entrèrent les armes nues à la main, se dispersèrent dans le jardin. |
| La première
victime fut le Père Girault, directeur des Dames de Sainte Elisabeth,
qui récitait son office auprès du bassin. Je l'ai vu frapper
à coup de sabre à la tête et dès qu'il fut tombé,
deux autres armés de piques vinrent le percer. C'est le seul que j'ai
vu massacrer**. J'avais déjà entendu plusieurs coups de
feu, malgré la défense que j'entendis faire plusieurs fois par
l'officier du poste. J'étais encore
seul dans mon allée, livré à toutes mes réflexions,
celle de m'échapper me revint encore, je la repoussai et aussitôt
je vis venir Mgr l'Evêque de Saintes et beaucoup d'autres; nous nous
prosternâmes tous à genoux, nous nous donnâmes mutuellement
l'absolution en nous recommandant à Dieu. |
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Ils vinrent ensuite prendre deux
à deux nos malheureux confrères et les faisant passer ainsi
pour aller à la mort.
Un de ces monstres, que je n'oublie pas, vint au choeur, quelques-uns uns de nous voulurent l'intéresser en le priant de les épargner. "Priez Dieu, leur répondit-il d'une voix qui marquait toute la rage qui le possédait, aucun de vous n'échappera. Souvenez vous de la journée du dix, si vous aviez pu nous tous égorger, vous ne nous eussiez épargnés aucuns; c'est aujourd'hui notre tour et nous nous vengerons" Les victimes allaient tranquillement à la mort, lorsqu'un autre plus calme entra au choeur. Le nombre des massacrés était déjà trop grand pour qu'aucun osa espérer échapper à la fureur, plusieurs le prièrent cependant de faire quelque effort pour les soustraire ou au moins de prier qu'on ne les fit pas souffrir longtemps. Sur ce qu'il dit qu'il ne pouvait rien ; ils le prièrent au moins de vouloir se charger de remettre à leurs familles ou à des amis ce qu'ils avaient sur eux, entre autres les deux messieurs Nativelle frères qui remirent leur montre et leur portefeuille pour remettre à leur belle-sœur; l'abbé Bertelet du Barbeau remit sa montre et ne connaissant pas le particulier qui la recevait, il n'a pu la retrouver après avoir échappé à la mort. |
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On vint demander avec
fureur où était Monseigneur l'Evêque de Beauvais, ceux
qui étaient dans la chapelle le montrèrent couché sur
le lit de l'abbé de Lubersac, on fut à lui, on lui dit de se
lever, il répondit qu'il ne refusait pas d'aller mourir avec les autre,
mais qu'ayant été blessé, il ne pourrait pas marcher,
qu'ils les priait d'avoir la charité de l'aider.... Je le vis passer
soutenu par ces scélérats qui, avec un reste d'humanité
cruellement bienfaisante, le traînait à la mort. L'abbé
Lefevre avait été retenu et sur un mot que lui dit un de ces
malheureux, j'entendis qu'il répondit : "il faudra voir, je veux m'expliquer
- Point d'explications, sans quoi il faut aller avec les autres.- Et bien
j'aimerais mieux y allé", et il partit. |